Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /
 

 

 

Galerie-Celte-0638.JPG

 

           Crypte et Statue de Sainte Sara, église des Saintes-marie de la Mer, 2010, photo dr François-Marie Périer

 

 

 

          Pélerinage gitan Pélerinage gitan

 

 

Pèlerinage

 

                                                                                                                                

« Che sarà, sarà". La phrase pourrait résumer beaucoup de la philosophie gitane. Elle contient aussi le nom de leur sainte patronne,  l'horizon de leur pèlerinage annuel aux Saintes Marie de la Mer: Sara. Il y a bientôt deux mille ans, venant d'Egypte ou de Terre Sainte, abordèrent trois femmes qui allaient devenir saintes: Marie de Magdala, Marie Jacobé et Marie Salomé. Avec elles, dans cette barque où on les avait tous mis sans voile ni rame, nous dit la légende, quand le christianisme naissant commençait à devenir embarrassant pour Rome, il y avait aussi Lazare, le ressuscité, qui n'en était donc pas à son premier miracle, Joseph d'Arimathie, porteur du Graal, et Maximin. Et Sara était leur servante.

                                                                                                                                

Les Saintes-Marie s'appelaient alors Oppidum Ra, et un autre mythe voudrait que Sara y fût en fait la princesse d'un des nombreux cultes orientaux autorisés par les romains. Touchée par la Passion du Christ et les femmes qui l'avaient connu, elle se serait convertie et faite leur servante, dans la tradition des grandes figures de la foi...

                                                                                                                                

A partir de ce bout du monde qu'était, que reste, la Camargue, Joseph d'Arimathie et ses compagnons allaient évangéliser l'Europe. Les trois Marie, quant à elles, se stabilisèrent en Provence, constellant de miracles et de hauts faits l'histoire de cette région.

                                                                                                                                

On ne peut échapper au mythe. Comme la barque solaire de Ra traversant chez les égyptiens le royaume de la nuit, l'esquif chargé du message et de la postérité du Christ, lui-même soleil né au solstice d'hiver, le jour où la lumière reprend sa progression sur les ténèbres, a traversé la Méditerranée, abordant à... Oppidum Ra, la place forte de Ra. Les mythes ignorent le temps s'il n'est cyclique, et les grands archétypes ne meurent que pour renaître plus glorieux encore où l'homme a besoin d'eux.

 

                                                                                                                                

Alors, une fois l'an, le 25 mai, jour de la Sainte Sara, le peuple gitan, comme un troisième bras du Rhône en son delta, vient se jeter par flots noirs et fougueux dans la mer où tout à commencé, il y a deux mille ans. Et la Camargue entière, de no man's land, se fait nomad's land.

                                                                                                                                

Mais quelle est la source du fleuve gitan? Se confond-elle avec celle du Nil, comme leur nom anglais, gypsies, et leur appellation d' "égyptiens" pendant longtemps en France, l'attestent, comme en témoignent même Les fourberies de Scapin, de Molière, au XVIIème siècle? Voltaire quant à lui, un siècle après, en est sûr: il fait des gitans les descendants des prêtres d'Isis. Ou bien cette source est-elle mêlée à celle du Gange et de l'Indus, pour les quitter ensuite vers les déserts du Rajasthan? Leurs traits somatiques et leurs langues sembleraient  prouver l'origine indienne.  Mais le Nil et le Gange ont longtemps gardé leurs sources inaccessibles et mouvantes, entourées de mystère et de dévotion. Le voyage et le rêve ont ceci de commun avec la religion et les mythes qu'on ne sait d'où ils viennent, qu'on ne saurait avoir le pedigree de leurs légendes, mais leur sens et leur force sont là, avec l'évidence des grands vents qui poussent vers le large et les terres lointaines.

 

                                                                                                                                

 La grande église blanche comme l'écume des Saintes Marie de la Mer est semblable aux mystiques qui avaient épousé le Christ. Elle a la couleur et la force de l'inviolable, elle attire et rassemble les foules et la foi, dont elle est la forteresse immaculée dans le bleu du ciel.

Dedans, une Vierge, noire, sort de l'ombre d'une chapelle. Bientôt, elle éclatera dans l'air rendu ici plus transparent qu'ailleurs par le Mistral. Mais pour l'instant, dans la nef, partout, c'est la ferveur d'un bain de foule avant celui de la mer. Sara plane au-dessus des eaux. Les hommes se bousculent et parlent fort. Qui a déjà assisté à des cérémonies hindouistes ne peut qu'être frappé par la similitude du rite et de son atmosphère. Les fidèles se pressent, se poussent, se dépassent et s'échauffent. Les dieux aiment le feu et la ferveur. Le Christ n'a-t-il pas dit que Dieu vomit les tièdes, que le Ciel est pris d'assaut? En Inde, c'est Bhakti, l'amour mystique, qui fait de la folie pour Dieu la sagesse suprême. Le bain rituel de la statue d'une divinité y a cours depuis des millénaires: on l'y nomme Abi Shekam. Ici, mille ans après l'exode, on cherche, plus que jamais, la transe avec la grâce. Alors, portée par des vagues à la fois turbulentes et soumises, tumultueuses et douces, Sara, seule et sans barque, servante devenue sainte, sainte devenue reine d'un peuple sans royaume, à moins qu'il soit au ciel, commence un second voyage vers les rives de la Méditerranée.

                                                                                                                                

Comme un parcours à l'envers qui la ramène aux eaux primordiales dont elle fut issue, avant de connaître la pierre souterraine de la crypte. Le voile noir se fait voile noire dans le vent qui la pousse vers le large et l'autre rive, celle de la Terre Sainte.

                                                                                                                                

"Ne saute pas hors de ton ombre", dit un proverbe gitan. La Vierge Noire est cette part d'ombre en nous, cet inconscient riche d'une mémoire sans fond ni fin. On suit cette ombre et on danse avec elle, on l'apprivoise, on l'aime, car on sait les trésors qu'elle recèle, le réconfort de son sein et du cœur qu'il abrite.

                                                                                                                                

Les voix éclatent à droite, à gauche, partout à la fois. Les gitans sont un peuple de l'instant, où ils mettent tout leur être. D'ailleurs, qu'existe-t-il en dehors de l'instant que la mémoire des morts et les illusions d'un futur improbable? Fierté et impulsivité. Quand Jean-Marie Le Pen avait dit qu'il assisterait au pèlerinage jusque dans l'église des Saintes, certains n'avaient pas hésité à dire qu'il aurait vite eu la gorge tranchée. Bluff et esbroufe de flambeurs? La violence de certains gitans n'est pas un mystère. Le voyage apprend la tolérance, pas la compromission ni la demi-mesure...  Les accents se mêlent, les costumes aussi. Des arlésiennes à la peau mate et lisse comme le fruit de l'olivier, dans leur costume traditionnel où le noir, le blanc et le rouge se répondent. Des gardians au visage tanné par le "cagnard", le soleil qui tape et que rien ne vient adoucir ici, à cause du Mistral, le "maître vent", qui ne tolère aucun voile entre le ciel et la terre et chasse tout nuage vers l'inconnu du large. Habits traditionnels aussi: les bottes camarguaises, couleur de sable, le pantalon à la raie noire sur le côté, la chemise "souleiado", jaune, rouge ou verte. Et le chapeau qui fait l'ombre et l'hombre aussi, l'homme... Et les touristes par centaines, en quête d'authentique...surveillant leurs effets, qui disparaissent facilement durant la période entourant le pèlerinage.

                                                                                                                                

Le Ricard, ce "vichy de Sainte-Marthe", comme on l'appelle par ici, parce qu'il est fabriqué dans une usine de ce quartier de Marseille, coule dans les verres et les gorges avec cette impression à la fois sirupeuse et râpeuse, douce-amère. Sous son action, les langues se délient d'abord. On entend, amusé, des expressions provençales impayables, surgies de la surprise, de l'emphase et de l'attention aussi des hommes au détail du quotidien, de la tendresse de leur rapport à leur monde, d'une philosophie qui oscille entre le détachement et la jouissance de la vie.

                                                                                                                                

  Les rues étroites du village saturent, comme des veines gorgées de vie. On essaie dans le tumulte de saisir l'âme de la fête, son sens profond au delà du rite annuel, de la grande parade et du rendez-vous obligé. Tant de mystère et de merveilleux sont rappelés aujourd'hui qu'il doit en subsister le témoignage vif, quelque part, vingt siècle après...

Car c'est la mission du culte célébrée en cette date au grand jour et en pleine lumière: évoquer le passé fabuleux, l'Esprit avec le sens, le mythe vivant, ici et maintenant, pour qu'il redonne au présent l'espace et l'intensité de l'éternel. Et c'est aussi le sens de l'art... et une histoire de femmes, avant tout aujourd'hui.

                                                                                                                                

  Plus loin sur le parcours, des musiciens jouent, une femme danse. Elle révèle dans l'instant pleinement vécu et le geste ce que la Vierge voile dans son éternité de silence immobile: la vie, dont le noir et la virginité sont les porteurs mystiques et premiers, s'exprime ici dans la sensualité et sous toutes ses formes. Dans la danse de la gitane, un pan de sa robe, ou de son voile, se découvre. La pierre de l'icône et  l'esprit qui l'habite deviennent soudain la chair de la femme et son souffle. La phrase d'un écrivain italien me revient : "Dans les Madones de Raphaël, nous savons que nous ne devons voir que des jeunes filles de la Renaissance. De même que, dans les jeunes filles, nous ne devons voir que des Madones." Ici, la blancheur des vierges toscanes laisse la place au mat franc de la danseuse, mais l'analogie éclate dans la force de l'écho qui va d'une femme investie à une autre, dans cette double image de la sainte et de celle qui danse aussi pour elle.

                                                                                                                                

  Dans le flamenco, le musicien quête le duende, cette sorte d'harmonie intérieure, d'attention à l'inspiration quelque part à travers et malgré le corps, pour jaillir soudain, traversant la poitrine, la gorge et toute la bouche en entraînant tout ce qui l'entravait. Le corps de l'homme se tend. Le verbe passe et touche la femme avec la grâce, et la grâce se fait chair. Dans le noir de la robe, des yeux et de la chevelure. Comme un charbon ardent dans les flammes rougeoie et étincelle pour accueillir l'encens, en calciner le bois pour en libérer l'âme, le corps de la femme brûle dans le flamenco, ses talons crépitent sur le sol, ses mains montent vers le soleil, sa poitrine se tend ou se retient, sa tête se donne ou s'abandonne. Les notes et les mots du chanteur la possèdent. sa robe tourne comme un astre mettant en orbite toute chose autour d'elle, et comme il se doit, elle devient le centre de vie attirant les regards, les désirs, et l'émerveillement.

 Comme un serpent aussi charmé par la musique, elle ne peut que danser. Elle s'est redressée, semble domptée et rédemptée. Mais toute la force de ses gestes et le mystère des formes qu'elle dessine dans l'air, comme une fumée sacrée où l'on pourrait lire des oracles, fascine et inquiète. Le feu semble conquis,  le serpent, amoureux et soumis, la femme, révélée à elle-même et au monde par un charme invisible sorti des instruments des sorciers gitans. On sait bien pourtant qu'il suffirait d'avancer la main pour qu'elle soit brûlée ou mordue par un soudain écart des flammes, un éclat de femme. Seul le chanteur paraît maîtriser la danseuse. parce qu'il s'est d'abord lui-même soumis au chant qui lui venait de plus profond que lui, plus loin.

  Et telle la servante devant laquelle allaient se prosterner les princes, la fille d'un peuple sans pays ni loi met la foule à genoux autour d'elle.

                                                                                                                                

Quand les arabesques noires disparaissent dans l'air, les applaudissements pleuvent, comme pour éteindre le feu que la gitane a allumé en gerbes, éclaboussant de grâce tout l'espace autour d'elle.

                                                                                                                                

Dans le silence qui suit, certains se souviendront peut-être que, dans la langue originelle des gitans, Gîta veut à la fois dire chant et poème. Le gitan serait donc, le chant, la femme son poème, le flamenco leur âme.

 

En attendant le prochain duende, le prochain duo, la magie regagne le bois et les cordes des guitares, le secret des cœurs gitans. Alors que la procession suit son cours vers la mer, d'autres images apparaissent, renvoyant encore à l'Inde, à un Orient antérieur à la Palestine. La Camargue est la terre, entre ciel et mer, des chevaux blancs, des taureaux noirs. La légende dit que ces animaux sacrés vinrent de l'Orient suivant une route assez semblable à celle des gitans. Or, la vache est bien sur sacrée en Inde: elle incarne la mère divine ou terrestre, porteuse du lait, qui constitue l'océan primordial, source de toute vie. Le taureau, appelé Nandi, est la monture de Shiva, porteur du trident tel les gardians d’ici. Quant au cheval blanc venu de la mer, il sera celle du dernier avatar – descente, incarnation de la divinité – portant le nom de Kalki…

Avec Sara, c'est le même culte, à des milliers de kilomètres et d'années de distance, qui est rendu à la vie et à celle qui la nourrit, la mère. La logique des mythes et des dieux est, on le sait, analogique: paraboles et symboles y écrivent et dessinent des illuminations nées de la contemplation du monde et de lois qui unissent les choses et les êtres.

                                                                                                                                

Alors le fleuve en crue des fidèles coule, emportant la reine-mère des gitans vers la mer afin que l'origine de l'homme se fonde et se confonde dans celle de la terre. Le sel des larmes des peuples rejoint celui des vagues, les soupirs montent avec les chants, dans le souffle de l'eau qui se casse, de l'écume qui glisse avec une voix rauque mêlée de sable.

                                                                                                                                

Et puis, enfin, c'est le bain rituel, antique tradition hindoue, de la statue de la déesse. Après la nuit et l'ombre sous les voûtes, c'est le baptême d'eau et de sel, baptême chaque année rappelant le miracle de la traversée de la mer, la victoire sur la mort d'une barque sans rame ni voile poussée par le seul vent de l'Esprit. L'eau éclabousse la foule, les vêtements épousent les formes. On se mouille, on s'engage, on ne reste pas les-mêmes. La fête n'a de sens qu'en l'absence de la raison, et ce peuple a choisi depuis longtemps  l'errance avec la résonance au monde. Et dans l'eau qui les unit et les noie dans le même destin,  l'impassibilité de Sara rend plus forte encore l'exaltation de ses enfants.


 

 

  Galerie-Celte 0648-copie-2

 

                                                Sainte Sara, photo dr François-Marie Périer 2010

 

 

 

La Vierge noire

                                                                                                                                

Quand les missionnaires chrétiens arrivèrent en Gaule, ils trouvèrent des peuples si fervents du culte d'Isis ou de Cybèle, qu'ils comprirent qu'ils ne pouvaient éradiquer leur présence. Alors, la Vierge noire devint la mère du Christ, et le culte continua.

                                                                                                                                

Mais s'agit-il vraiment d'une transformation?

                                                                                                                                

Bien avant la naissance du Christ, des druides avaient reçu à Chartres la prophétie de la naissance d'un dieu par une vierge. Ils les avaient sculptés dans du bois et placés dans une grotte. Découvrant cette Vierge noire des siècles plus tard, les Chrétiens l'appelèrent "Notre Dame sous terre." Un exemple parmi de nombreux autres. Que la Vierge noire soit Isis s'ils viennent d'Egypte, Kali s'ils viennent d'Inde, Sara, puisqu'ils sont aujourd'hui catholiques, elle est avant tout le mystère de la femme sacrée qui est à la fois mère, épouse et sainte, gardienne des arcanes de la vie et de la mort, sous le voile noir qui la couvre, dans la crypte qui l'accueille.

 

 

Aux origines du pèlerinage

 

 


Depuis quand le pèlerinage existe-t-il?

                                                                                                                                

Lorsque, à la fin du XIXème siècle, le marquis avignonnais Folco de Baroncelli, romantique sympathisant  des peuples opprimés comme les indiens d'Amérique, s'installa en Camargue, il découvrit le pèlerinage annuel, encore très limité, des gitans aux Saintes Marie de la mer, les "Saintes" comme on dit ici, vers leur sainte patronne, Sara la noire. Arrivés par l'Espagne aux alentours du XVème siècle, les gitans s'étaient peu à peu intégrés au pèlerinage déjà existant en l'honneur de Marie-Jacobé et Marie- Salomé. Les autorités ecclésiastiques ne tardèrent pas à donner au marquis leur accord pour que la statue puisse quitter et la crypte et l'Eglise, soit menée à la mer et y soit baignée rituellement. Cela advint pour la première fois en 1935.

                                                                                                                                

Voici un extrait du Cantique des Gitanes que le marquis composa:

 

 

Sara

 

Sainte Sara la brune,

Ô reine des gitanes

Depuis combien de milliers de lunes

Venons-nous chaque année.

 

Car tu es Sainte Sara

Depuis toujours comme aujourd'hui

La tour d'or qui enferme

notre secret orgueil (...)

 

Tu es le lien qui unit,

Du Couchant au Levant

Sur les routes poussiéreuses

Nos hordes errantes.

 

 

La gitane

 


Il y a chez la gitane l'attraction de la femme dont on ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. Sa  présence ici et maintenant en est comme amplifiée, libérée de la mémoire et captatrice de tous les mythes.

                                                                                                                                

Victor Hugo a repris et gravé l'image de la gitane avec tout la force qui est la sienne dans Notre Dame de Paris, qui connaît depuis quelques années une fortune renouvelée. Mais c'est le propre des mythes de resurgir, ressusciter toujours, en des temps, non linéaires, mais cycliques, dont les lois doivent être trouvées. Et ce retour se fait à la fois dans le sublime et le moins sublime. La gitane fait à la fois la couverture des romans, l'affiche des films et comédies musicales, et danse dans la fumée d'un paquet de cigarette... Fille du feu, toujours, porte du ciel ou de l'enfer, selon qu'elle est domptée et rédemptée ou qu'on la laisse tout incendier autour du cercle où elle danse. Fille du vent aussi, emportant les hommes, mêlant le charme au sortilège, pour des destins divers. Celui, par exemple, dit la légende, de Scipion Bouglione, suivant un cirque et sa gitane: "Sonia, la maîtresse des fauves"... et la sienne.

                                                                                                                                

Pareille à ses ancêtres de l'Inde, elle est à la fois l'intouchable et l'inaccessible: la hors caste. Elle fascine et inquiète par l'espace qu'elle porte, femme d'en bas, femme de peu, prête à se redresser tel le serpent pour mordre ou pour danser, dans la fascination, cette fois, de son public.

                                                                                                                                

Sara était-elle servante, venue de Palestine avec les trois Marie? ou princesse vivant à oppidum Ra, convertie, consacrée ensuite au service du Christ à travers les trois saintes? Les deux. Servante devenue sainte, et princesse du culte. Et l'inverse. Mais toujours, servant. Et dans la femme qui danse aussi: tournant comme une lune -noire- autour d'une terre de sable dans les rayons d'un soleil de sang. Ces images emblématiques, à force d'être repassées, font oublier leur vérité, qu'un spectacle de flamenco suffit à rétablir dans toute sa force.

 

 

 

Le flamenco

 

"La musique t'apprendra tout" Proverbe gitan.

                                                                                                                                

Si les gitans ne travaillent pas, est-ce qu' ils sont issus du sang des princes indiens, de celui des prêtres, ou des parias? Ils le sont tour à tour tous les trois. Chacun le sait, eux les premiers, porteurs des mystères de l'existence, de ses misères aussi.

                                                                                                                                

Alors, ils jouent de la guitare, disent la bonne aventure. Vies musiciennes des hommes, magiciennes des femmes. Du vent ou bien du souffle? La bouche du gitan se doit d'être inspirée de plus loin, plus profond, avant de chanter le passé ou de dire l'avenir. Et les doigts qui touchent les cordes ou les mains des passants sont guidés par un savoir occulte... Baudelaire, qualifié lui-même de "premier voyant" des poètes par Rimbaud, les désigna ainsi: "La tribu prophétique." Mais quel est le dieu dont les gitans portent le verbe? Celui de Sara? Apollon, dieu solaire des arts et de la musique, pendant de Krishna en Inde? Dionysos, son antithèse, dieu des pulsion telluriques et de la fête sauvage, que certains associent à Shiva? Il y a des trois, et d'autres encore. Le flamenco l'exprime mieux en quelques notes et quelques mots que bien des images.

                                                                                                                                

Aux saintes-Marie de la mer, nous sommes à une trentaine de kilomètres d'Arles. Sise sur son delta, la porte de la Camargue est aussi la ville d'origine des Gipsy Kings. Ce groupe de gitans est apparu entre les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix comme une comète réapparaissant pour rappeler à tous le flamenco et capter tous les regards par la force de son évidence. Quelques chansons qui tournent et un succès international, des chansons qu'on écoute partout autour du monde, et plus que jamais dix ans plus tard. Levons tout de suite une ambiguïté. "Ce n'est pas du flamenco" disent ceux qui "s'y entendent". Soit pour les lois de la forme. Mais l'esprit est là, et le monde ne s'y est pas trompé, reconnaissant quelque chose de plus profond que tout ce qui pouvait être joué et chanté à l'époque. Et puis, on retrouve dans cette formation tous les grands archétypes gitans: l'origine royale, "les rois gitans", comme lorsque, au XVème siècle, apparaissant on ne sait d'où, les gitans se présentaient comme des ducs, des comtes ou des marquis, munis de lettres du pape...  la famille, l'amour, la souffrance, le déchirement des gorges et des coeurs, la fièvre, l'intensité qu'on maîtrise à peine, accords de guitares, de couples et de couplets qui se brisent et recommencent...                                                                                                      

S'ils s'appellent, si on les appelle gitans, c'est qu'ils sont toujours en voyage: "gita", en italien. Ou bien est-ce parce que ce mot, gîta, signifie le chant et le poème en sanskrit?  Quelle est la racine du nom d'un peuple qui n'en a pas, ou qui les a toutes, du Gange au Rhone et leurs deltas, et au delà? Le voyage joue d'étranges tours aux certitudes, la poésie en joue autant aux hommes qui ignorent que les vents, les nuages et les langues ne savent à qui ils appartiennent. Et "man", en Bengali, signifie à la fois homme et esprit. Manouches, hommes dont "l' Esprit souffle où il veut", non où ils veulent. "Le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête." Les fils des hommes non plus.

                                                                                                                                

Ainsi, au bout de leur voyage, et par des bouches étrangères, leur revenaient la musique et le verbe, l' humanité,  l'esprit, comme une destinée attachée à leur âme.

                                                                                                                                

 

 

Amour et mort

                                                                                                                                

Le chant flamenco se divise en strophes, les coplas, ponctuées de "olé", comme en corrida. Or, la corrida désigne à l'origine une danse andalouse. Et le mot signifie aussi rusé et fourbe... Et la femme danse comme un taureau autour des arabesques de la voix. Et elle met à mort aussi une bête invisible qui se cabre et se cambre dans ses mouvements de hanches et d'échine. Peut-être est-ce la matière qu'elle soumet en elle tout entière à la musique et à la grâce. Et dans cette métamorphose, elle devient elle-même par éclairs celui qu'elle combat: ses talons qui claquent comme il frappe la terre de ses sabots, le noir de leurs robes, la sueur qui perle, le feu qui monte, le terme qui s'approche, le coup de grâce qui les achève, la danse et la transe qui retombent. Il y a là à la fois Eros et Thanatos, parce qu'il y a la vie. "Si tu es gitan/ moi je suis gitane/Si tu me brises l'âme/Je t'en fais autant", dit une copla de flamenco.

                                                                                                                                

Le flamenco est ainsi fait: le duende et les coplas. Il naît et ne peut être sans le double. Et ce double est partout: le duende signifie à la fois le lutin, l'esprit follet, et l'inspiration que le chanteur attend. Mais tener duende, ça veut dire avoir du charme... d'où la fascination du musicien qu'il traverse. Mais le duende est aussi celui du torero, encore une fois. Tel Rafael Gomez, surnommé le "divin chauve", ou "el gallo". Il était inspiré ou refusait de toréer, malgré la stupeur et la colère des aficionados.

 

 

Le cante Jondo

                                                                                                                                

Le cante Jondo, c'est le chant profond. Il s'est nourri de l'espace du voyage, depuis l'Inde jusqu'à l'Andalousie, mais ce sont  les influences arabes qui y éclatent avec le plus d'évidence. Au XIXème siècle, ceux qui ne trouvaient pas de travail se réunissaient pour chanter la douleur du monde. Tel est un des destins de l'art: donner un sens à la souffrance, ainsi la dépasser.

                                                                                                                                

"Être flamenco, c'est une qualité. C'est avoir une chair, une âme, des passions, une peau, des instincts et des désirs autres; c'est voir le monde différemment, avec intelligence et sensibilité, avec jugement et conscience, avec la musique dans le sang, une fierté sauvage, la joie mêlée aux larmes, la tristesse, la vie et l'amour ombrageux. C'est honnir la routine, et la mesure qui châtrent; c'est, grâce au cante, s'enivrer de vin et de baisers; c'est transformer la vie en un art subtil fait de caprice et de liberté; c'est refuser le joug de la médiocrité; c'est tout miser sur un coup. C'est savourer, se donner,  éprouver. C'est vivre, voilà tout." Tomas Borràs.

 

( François-Marie Périer )

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Le blog de François-Marie Périer
  • Le blog de François-Marie Périer
  • : Un espace présentant mes activités et celles de la galerie-café cultures du monde La Vina: expositions, concerts, rencontres, essais, traductions, poésie, articles et reportages, conférences, carnets de voyages; photographie, culture,; réflexions...
  • Contact

Recherche

Liens