Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Loin d'ici ( 1994 )

 

 

  Désireux d'avoir à patienter le moins possible, il était arrivé dés dix heures, ce matin-là, à l'agence de voyages  Ailleurs-Loin d'ici, dont une annonce dans le journal lui avait la veille à peine révélé l'existence.

"Vraiment?", pensa-t-il avec un léger sourire en relisant l'enseigne lumineuse du local, cela me paraît pourtant bien proche.

  Il poussa la porte. Il n'y avait personne. Ni client, ni hôtesse. L'impression de sécurité qui se dégageait de la pièce le frappa. La porte se referma derrière lui. Il demeura immobile quelques instants puis, en l'attente d'un savoir quelconque, se mit à observer le lieu: une moquette bleu-clair, des murs au léger crépi blanc, deux chaises séparées par un bureau où était un téléphone sur un catalogue. Comme agence de voyage, le lieu surprenait par sa sobriété. Mais il planait pourtant dans l'air quelque chose d'autre, un parfum léger. Celui de la pierre, celui d'un encens?

  Il y avait aussi, sur un banc derrière le bureau de l'hôtesse, comme une peinture: un grand cercle bleu-ciel, avec un centre noir d'ébène, au fond duquel semblait comme une porte de lumière au bout d'un tunnel. Ou était-ce le reflet de la lumière matinale qui passait par la porte vitrés de l'agence? Et il y avait encore, sous la peinture, une inscription qui disait:

   

Loin d'ici, l’œil erre en quête de l'ailleurs,

si l’œillère ne quitte, dés l'heure,

pour l'heur.

 

  Le téléphone sonna. Une fois, deux fois, trois fois. "Voici que je vais attendre parce qu'il n'y a personne", pensa-t-il. Ce paradoxe l'amusa, et la contenance du client qu'il avait mécaniquement adoptée en entrant tomba. Il s'assit à même la moquette bleue, s'adossa au mur de droite, appuya sa tête et sentit la caresse du crépi. L'absence d'une quelconque personne en ce lieu l'en rendait comme un peu responsable, voire propriétaire, et sa désinvolture le fit sourire à nouveau.

Le téléphone se remit à sonner. Il le regarda un moment, puis saisit le catalogue sur lequel il était posé. La sonnerie s'arrêta. Le catalogue portait le même cercle bleu et noir accompagné de la même inscription à laquelle il avait renoncé dés l'abord à chercher un sens quelconque. "On dirait un kôan ou quelque énigme médiévale " songea-t-il en ouvrant le volume. Et il s'allongea sur le côté pour prendre appui sur son coude.

  Les mers turquoises s'asséchaient dans les déserts de sable que fécondait soudain une jungle tropicale, rasée par quelque étendue nordique d'où surgissait un sommet himalayen qui s'abîmait dans un fond sous-marin aussitôt comblé par une ville ou un visage noir, blanc, jaune ou rouge...

Et toujours ces quatre ou cinq chiffres discrets et implacables comme un boulet moqueur ou un fil à la patte.

  Dégageant son portefeuille de sa poche, il se mit à contempler, non sans humour, le prix de l'ailleurs. Combien lui demanderait ce nouveau voyage dont il était venu choisir ici la destination, à moins que ce ne soit l'inverse... Sa carte bleue, son carnet de chèques, un peu d'argent liquide passaient entre ses doigts.

Peu importe d'ailleurs... être loin d'ici, ne le savoir en fait qu'au retour de là-bas, mais là-bas n'être plus, plus ici, rien du tout ou pouvoir être tout, car étant loin d'ici... Il ferma les yeux, frissonna et retint comme un cri. Mais alors, comment faire?

  Il revit les grands lieux qu'il avait parcourus, et puis après là-bas, ici-bas, au retour, le réveil... non, pas rester ici, mais là-bas, définitivement. Peut-être ou bien sans-doute, la "solution", comme la ventoline l'est aux bronches asthmatiques, et vent trompeur aux nefs impatientes: besoin d'air, tout de suite, à jamais, pour, toujours, là, ici et...

   Un rayon vint frapper sa pupille. Il se leva et s'ébroua comme de ces rêves tortueux, pour aller se rasseoir machinalement juste en face du grand cercle bleu et noir. La petite phrase lui semblait maintenant plus sympathique, tel le clin d’œil d'un vieillard pétillant croisé sur un chemin. Il l'aima. Comme ragaillardi, après quelques instants, il se mit à observer la peinture avec plus d'attention.  Il promena son regard sur la périphérie puis se rapprocha peu à peu du centre, à la manière, se dit-il, d'un oiseau de proie dans le ciel.

  L'îlot noir en son centre lui procurait maintenant une sorte d'apaisement, après la débauche de couleurs, d'images et de désir du catalogue. Dehors, des gens passaient et repassaient devant la porte, mais aucun ne notait semblait-il jusqu'à l'existence même de cette boutique claire et de son unique décoration. Un soupir relâcha ses épaules et il laissa retomber légèrement ses paupières, sans pour autant que son regard s'éteigne, et son souffle reprit son rythme tranquille, et il eut l'impression d'assister au retour de la vieille brise habituelle après la tempête.

Il resta ainsi.

  Ses yeux se fermèrent peut-être à peine. Un instant d'ombre fut. Soudain, un bruit se fit entendre, derrière.

Il s'était assoupi un instant, sans doute, mais semblait s'éveiller d'un rêve immémorial.

  Quand il tourna la tête, la porte était ouverte, deux yeux le regardaient. Et dans ces yeux il vit le ciel et le centre si noir et la lumière au fond ou était-ce lui-même, ou était-ce elle-même dans son propre reflet? L’Orient et l'Occident, la mer et le soleil et la pluie l'arc-en-ciel... déserts et oasis, les vagues et puis les fonds, les tropiques et les pôles, et l'équateur aussi, les vallées et les monts... pourtant tout était noir, semblait-il, en la sphère qui semblait respirer.

Elle sourit, dit son nom, l'appela l'oint d'ici.

"Pourquoi si tard? dit-il.

"Certains de mes appels sont restés sans réponse..."

  Sous l'étoffe moirée de la robe, il lui semblait que battait la vie.

Elle tourna le dos, il se leva et la suivit dans la rue où coulait en vagues immobiles l'or du soleil. Une cloche sonna onze heures. Alors qu'il se retournait une dernière fois, il vit un homme arrêté devant l'agence et qui déjà poussait la porte.

 

 

Homme ( 2000 )

 

  La rivière coulait en crinières et galops de cristal, en ailes d'albâtre entre les roches au gris profond et pur, sur le sable que sa finesse apparentait à la boue brune des origines, aux centres des buchers himalayens.

  Il voulait faire jaillir le son au-delà de la rive et par-delà le rêve, tantôt de corne et puis d'ivoire de la déesse et de sa danse. Alors le son jaillit contre les blocs de granit veinés de blancs comme des fleuves de lait dans leur désert minéral fauve.  Car ils devaient entendre.

  Il voulait faire partir sa voix par-delà la vallée, et elle glissa des rochers à la terre, glissa entre les herbes fortes et vertes, les fleurs porteuses de toutes les couleurs, comme un peuple de serpents sacrés, traversa la terre des maisons, monta aux arbres, le long de leur écorce noire, et fit trembler les feuilles, les aiguilles et les branches.

  Et il fit qu'elle alla jusque dans les montagnes, remontant les cascades, le long des chevelures à jamais déliées dans l'hymen du soleil, sa caresse et les perles qu'il souffle dans leur soie, et franchissant les cols, s'affranchissant des crêtes, replongeant dans l'écho et dans les lacs où l'eau semble pierre précieuse, turquoise ou émeraude, dans l'écrin de la roche, toujours rebaptisée repartant vers le ciel, sans ombre sur la glace, sans ombre sur la cime, que la nuit sur la voûte qui semblait s'incliner, les astres l'adorer.

  Il voulut qu'elle s'en fut rejoindre leurs soupirs ultimes et brûlants, parcourant l'univers comme des âmes ignées condamnées à s'étendre, à leur heure à s'éteindre. Et sa voix se cassa, se retirant des pics, des neiges et des eaux, du creux des vallées vertes, et regagna sa gorge comme une armée vaincue.

  Il n'y eut plus qu'un souffle, une haleine funèbre passant sur l'incendie achevé de sa gorge. Il n'y eut plus que les gouttes lentes de ses larmes à travers les dernières fumées de son espoir, et se mêlant aux cendres pour leur demander de se taire à jamais en les teignant de sel. Et le silence fut. Et la souffrance folle de l'absence et du vide de l'amour enfui sous le sol qui fleurit, de la grâce brisée avec ses os défaits. Et à l'horizon rien que des ères de glace.

  Alors, levant les yeux, il attendit le coup. Et le silence fut, à nouveau, plus profond. Alors, baissant les yeux, il entendit l'écho, il entendit le chœur, affluant, repartant, des six directions calmes. Il entendit sa voix, il entendit son cœur. Elle était dans l'écume et le crin des eaux vives, l'écrin des eaux sans ride et le grain des a-pics, dans le vent qui épouse les vallées et les plaines et s'y pose parfois, sous les saris des femmes, dans les yeux des mendiants, la gorge des enfants, la fumée s'élevant en dessinant d'instant en instant de voile et de lumière les syllabes sacrées dans le feu des autels et des prières précieuses, dans les cieux et les sphères, dans l'éther et plus loin, sans un bruit, ni de jour, ni de nuit, aurore ou crépuscule, en éternité gaie. Aum.

 

 

   

Orient tale ( 199…)

 

   

Sous l'arbre il s'était endormi.

Mu par la lassitude de cet état indistinct où il s'abîmait, il s'était mis à marcher au réveil, sur une étroite piste de terre et de sable.

Elle marchait aussi, devant, flamme ondoyante et moirée. La lumière coulait sur ses cheveux, ses cheveux coulaient dans son dos, son sari coulait jusqu'au sol.

Le vase sur sa tête, une main sur son anse, l'autre le long de la hanche, et nulle eau n'en sortait.

A droite et à gauche, herbes basses, hirsutes, fauves, enfants qui jouent et rient, buffles au souffle immense, vaches au poil blanc, temples bas, statues calmes. Le sourire des prêtres, soleil au fond des yeux, les banians montent au ciel et recouvrent la terre. La terre sous ses pieds est poussière et soupire d'elle, elle est chaude et  paisible, brune comme le thé mêlé de lait, de miel. Et comme eux reflétant l'ardeur de ses pupilles, de son souffle, ses lèvres éprises sous sa peau.

Il eut l'impression que le paysage changeait.

Les arbres devenaient plus hauts et leur vert plus intense, l'ombre plus noire, le ciel plus bleu, les fleurs nouvelles aux couleurs étonnantes et elle plus immobile encore au cœur de sa marche.

Puis cela disparut, la terre et puis le sable seul.

L'horizon grand ouvert comme la fin d'un monde.

Une chaleur encore inconnue sur son front et le ciel dont le bleu même semblait douter, comme il douta peut-être et tout devint mirage.

Elle le traversait et tout devint miracle. Le fleuve éternel là baignait et bénissait leurs êtres s'unissant et bientôt s'en allant.

   

   

   

Désert ( 1997 )

 

Tous les jours il allait voir ce mur. Il l'exaspérait par sa laideur, sa couleur grise, le ciment granuleux qui le composait et en emprisonnait les pierres, son aspect lourd et inutile. Il savait que derrière s'étendait un jardin avec un bassin qui baignait nénuphars et jeunes filles, dattiers et dromadaires, rires, chants et amours.

Tous les jours, il s'y jetait dessus avec rage, se blessant, l'arrosant de ses larmes, hurlant l'insultant, s'écroulant.

Un jour, il se fit vraiment mal, perdant même connaissance. Il s'assit sanglotant devant lui. Ses larmes s'arrêtèrent alors qu'il s'avouait vaincu. Son regard s'y fixa peu à peu et il se mit à le regarder, tout espoir ayant disparu. Il le regarda et le regarda encore, oubliant sa révolte, cherchant à comprendre son absurde présence. Ses larmes avaient séché ses yeux, leur sel avait brûlé sa peau, ses cris avaient séché sa gorge, son sang avait vu la lumière.

Il le regarda et le regarda encore, oubliant sa révolte et son absurdité.

Il le regarda et le regarda encore, sous la pluie, sous le vent, sous la glace et le feu.

Il le vit et le vit encore, sans la pluie, sans le vent, sans la glace et le feu, se vit nu, se vit voir, vivant, mort, mort vivant, le vit devenir temps, se vit devenir temple, le vit devenir pierres, se vit devenir pierre, ne vit plus que poussière, ne fut plus qu'un soupir ou prière, il n'y eut plus que cendres ou que feu, ou les deux, ou plus rien même d'eux, mais l'oasis était où ils étaient assis, leurs larmes étaient la pluie, leurs chants étaient le vent, leurs peaux étaient les sables s'émouvant sous leurs doigts, son sourire soleil, son rire ciel d'étoiles et son sein dune et lune pâle ici-bas à l'aube d'une vie nouvelle, Noël.

 

 

 

 

 

 

 

 

Vers ( 1998 )

 

Il conduisait depuis un certain temps sur cette route au creux de la vallée, vers la ville qui n'était pas encore apparue, couchée dans les surgissements chaotiques des montagnes.

Il regardait le ciel couvert d'épais nuages gris, lourds près des sommets, et splendidement contrastés d'éclairages d'or et de blancheurs immaculées riches et tendres infiniment dans la douceur du jour qui s'estompait peu à peu comme un corps se retire après l'hymen.

Quelques tâches de ciel bleu semblaient peintes à même ce tableau, comme irréelles dans l'harmonie des tons et des lumières.

Il laissa pourtant son regard s'y poser plus longtemps - si peu pourtant - quelques secondes à peine.

Peut-on se contenter d'une fenêtre pour regarder le monde? Le ciel semblait plus bleu, plus loin, plus grand aussi, peut-être seul. Il fallait, il allait le rejoindre, ne plus jamais le perdre.

Il ne prit pas la sortie qui menait à la ville mais, s'enfonçant dans le crépuscule amoureux, continua tout droit vers les montagnes qui s'ouvraient comme deux lèvres noires déjà de l'encre à venir de la nuit.

Lorsque l'air indigo puis bleu de Chine se fut noyé dans l'outremer puis tombe, il avait depuis longtemps dépassé les régions explorées de son existence éplorée jusque-là menée et, levant les yeux, il s'aperçut que la voûte était tout entière ouverte -d'yeux- qui le regardaient et qu'il les regardait, et nul voile entre eux deux n'était, ou désormais levé, seule une voile était, vers eux, aimés, levée.

La nuit était si noire autour pourtant qu'il ne distinguait rien qu'un désert d'ombre, dont nulle forme vive.

Le silence si dense aussi que toute vie semblait s'être arrêtée non pas morte, mais renonçant à marcher au-delà.

Ils durèrent longtemps, mais lorsque l'aube vint, il savait, son sourire l'y avait précédé, que le jour serait bleu au fond de la nuit même.

 

 

   

Bhakti ( 1999 )

 

La vieille Enfield roule maintenant à bonne allure parallèlement à la côte de Coromandel sur l'étroite bande goudronnée à demi mangée par le sable clair de l'Océan Indien. Il jouit pleinement du bruit du moteur qui prend peu à peu sa place dans le paysage.

Nul besoin de permis pour louer une moto à Mahabalipuram, comme dans le reste du sous-continent, probablement, et l'indien n'avait pas vraiment tiqué en le voyant s'y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à partir, ne comprenant pas que c'était la première fois qu'il enfourchait une "motorbike".

Mais aprés une petite heure de prise de connaissance sur une route à l'écart, tout allait bien.

Il emprunta sur la droite une fine piste menant vers la plage, appuya le véhicule sur sa béquille prés d'une habitation en dur et se dirigea vers la mer.

Un groupe d'hommes, une quinzaine peut-être, et un autre au milieu d'eux. Ils lui font penser aux Aborigènes par leurs traits fortement marqués et lui est davantage semblable aux gens des villes du sud. Ils l'accueillent par des regards curieux et un silence d'expectative. Il parle un anglais correct et semble habitué aux étrangers.

La plage est longue et blanche, l'eau est d'un bleu intense, turquoise avec des vagues lentes. Combien sont déjà venus ici, à quelques kilomètres du village, dimension parallèle, lui parait-il encore, à la route de Madras, là à côté du temps qui passe avec ses oeillères de désespoir.

Ils lui proposent une promenade en pirogue, ils échangent cigarettes et beedies. Ces hommes sont pauvres. Ils laissent quelques roupies et reprend la moto sous le regard d'une femme.

Oh, vous ne pouvez pas appeler cela de la religion, c'est de la superstition! Le pasteur russe ou allemand est accompagné de sa fille, sirène blonde à la fierté droite et cambrée qui accueille son arrivée avec un regard de désir et de son gendre silencieux et méfiant, âgé d'une trentaine d'années.

C'est de l'idolâtrie. Il est assez grand, le crâne pratiquement rasé, une chemisette exotique ouverte.

Les temples ont commencé à retourner à l'or du sable tamoul. Ou peut-être le sable a-t-il commencé à se faire temple vertical, érigeant ainsi le sacré de son infinitude en message de roc tendre. Ils se dressent sur lui, il se redresse en eux retournant vers lui-même tel l'infini des formes à la forme infini au crépuscule d'un mahamanvantara. Ainsi le rejoignent aussi les vagues dont l'eau, tel la chair s'y remêle, dont l'écume, telle l'âme s'en retire et retourne un moment à la vague suivante, tel un esprit à la chair.

Le ciel est bleu toujours plus vers l'Orient silencieux toujours plus. Et depuis combien d'âges, pas un nuage. C'est l'Inde où tout bascule, peut-être encore à peine, un peu, vers l'est et c'est fini. Partout des hommes sculptent le sourire des dieux de leurs mains dans leurs yeux, de leurs yeux dans leurs mains. La forme de l'informe, nul esclave en chemin dans ces statues solaires dont la pierre grise aux rayons de blanc dessous est l'appel des cieux et leur rappel dans l'équilibre ataraxique ou nirvanique, gréco-bouddhique. Ici, il semble que c'est l'homme qui tente le serpent et celui-ci se lie, s'allie à lui et l'élit vers le lit du grand fleuve immobile en son cours vers son terme.

Le saddhu est passé,  immense dont la chair se plisse dans le dos, loin, immensément loin, pourtant européen, qui saurait dire où?

Le pasteur est passé, si dense dans sa chair, la route de Madras, à côté de la plage, à côté de la mer, à côté de ses vagues qui meurent dans leur souffle dont le souffle s'émeut, à côté de ces femmes si denses dans leur marche, qui marchent dans leur danse, telles un naja lové et puis levé‚ sans cesse dans leurs bras bruns où brillent tous les métaux sacrés et fondus au creuset de leur peaux au feu fou que leur sari dévoile en mystère éternel.

Le pasteur est passé si près de la mer bleue, le pasteur est passé si prés de sa m‚moire, le pasteur est passé dans le  temps qui passait.

Les vagues de la mer, les vagues de l'amour baignent là chaque grain, de peau, de sable et font de lui le temple hors du temps en sa mort elle-même.

   


   

Aucune chance ( février 1999, avant un certain film … )

 

Il ouvre la porte. Une fille d'une trentaine d'années, brune et typée, se précipite au fond de sa pièce unique.

-Ici vous n'avez aucune chance. Venez !

Elle le suit dans le couloir, monte à l'échelle qu'il a posée contre la fenêtre, quelques mêtres plus haut, sort sur les tuiles enneigées, sous le vent glacé qui la mord soudain, où tournent des millions de djinns, essuie ses larmes.

-Police, ouvrez ! Vous n'avez vu personne ?

-A part vous...

-Une prostituée arabe est rentrée dans votre immeuble, une clandestine.

-Ce n'est pas le mien et je ne connais pas de prostituées dans le quartier. Bonne chance.

Plus de bruit en bas. Il sort. Les policiers ont à peine jeté un coup d'oeil à la trappe cadenassée avant de descendre.

Tout à coup, un bruit de pas qui semble révéler plusieurs personnes monte. Il rentre trop tard. Ils l'ont vu et il n'a ni le temps ni l'envie de verrouiller sa porte.

"Elle est là-haut, alors... Je vais rester ici pendant que mes amis vont la chercher, Salvatore. Elle sera mieux en bas sur le trottoir que...

-Fuis ! Vas-y! Il a le temps de hurler avant que son ventre enfoncé par un efficace coup de poing lui ôte le souffle.

-...là-haut à mourir de froid. Tu ne sais pas combien ça coûte, toi, une fille. D'ailleurs tu as l'air de vivre seul. Ca ne m'étonne pas, l'immeuble est désert, ils ne vont pas tarder à le raser.

Il lève les yeux sur l'arme de l'homme qui vient de tourner la tête vers les bruits sourds de la course des deux autres, les baisse sur la statuette de Kali.

-Surya, tu n'as aucune chance, reviens !

Un'ora della mattina, un altro giorno che commincia, quasi come al solito, con un'altra notte... o una notte altra... mai più giù con loro.

Déjà elle ne sent plus ses pieds nus dans ses bas noirs, ses talons-aiguilles sont restés en bas.

L'océan noir des toits dans la nuit noire, nouvelle lune. Elle court sur les toits comme sur des vagues, prête à se noyer à chaque instant dans les creux des immeubles.

Sa jupe la gêne, elle laisse tomber le sac avec la bombe et les sachets alors qu'elle trébuche. Silence, bruit mou en bas. Elle l'envie presque.

-Tu vois la cheminée là-bas? Il y a une fenêtre en-dessous, tu peux y rentrer et y rester, parce que l'immeuble est habité. Je t'y rejoins dés que ça s'est calmé.

Et il l'avait regardée, lèvres rouges, yeux noirs, et elle l'avait regardé descendre l'échelle.

La cheminée est loin, plus loin que l'enfer qui s'approche d'elle en faisant claquer les tuiles avec des jurons. Un cri. Le plus jeune a glissé. Il hurle de douleur. Elle ne se retourne pas.

-Tais-toi ! L'autre continue à hurler, une antenne de télévision vient de lui transpercer la cuisse. Elle entend plusieurs coups répétés, puis plus rien, puis les pas d'un seul homme qui reprennent vers elle.

Ils continuent à courir.

Il faut sauter. Elle regarde en bas, puis en haut, le ciel ouvert est presque sans étoiles... la ville... elle repense à celui de là-bas.

Aucune chance... sans quitter le ciel des yeux, elle recule, les flocons mêlés aux larmes.

-Et bien voilà, ils sont partis ; et toi tu vas m'expliquer un peu tous ces trucs autour de toi...

Il a saisi la déesse par son sabre, alors que l'homme se retourne l'arme au poing. Il se redresse et le frappe en plein visage alors que le coup de feu va heurter le gong au fond de la pièce avec un bruit assourdissant qui contraste avec le silencieux du pistolet. Avant que l'autre ne ramasse son arme, il a le temps d'empoigner le gros Bouddha souriant et de lui  en asséner sur le crâne un coup décisif qui le laisse inconscient, sans nuire un instant à la sérénité de l'Eveillé, le sourire intact. Dans les dernières vibrations du gong, il compose le 17, met l'arme dans sa poche, remercie l'Orient et ferme la porte clef.

L'échelle est toujours là, la fenêtre toujours ouverte.

La cheminée est là, la fenêtre éclate en la blessant alors qu'elle tourne la poignée et saute dans la pièce. Une porte à droite, elle la pousse et la verrouille. Des centaines, peut-être des milliers de livres et de la poussière.

-Surya, viens, tu n'as aucune chance. On va discuter. Il dépasse le corps sans connaissance aprés avoir récupéré son arme, continue à courir, saute les yeux au ciel dans la sirène des voitures de police au-dessous.

-Surya, je compte jusqu'à dix.

Il compte dans sa course qui se précipite, il compte ses pas qui s'approchent de la bibliothèque, elle compte dans les battements de son coeur, son souffle et ses sanglots.

-Occhio, Surya, faccio scoppiare la porta.

Il a tiré. Il a sauté dans la pièce. Il se retourne vers lui. Elle est sortie de la bibliothŠque, et, à l'instant où il va faire feu, le décapite d'un coup de sabre qui trônait sur le mur de la bibliothèque au-dessus du portrait d'un vénérable vieillard à la moustache fière et à l'oeil pétillant, Calcutta, 1930.

-C'est pas possible, ils sont entrés dans la quatrième dimension ou quoi ?

-Quoi.

-Quoi, quoi ?

-Non, je dis quoi parce qu'à mon avis ils ne sont pas rentrés dans la quatrième dimension.

-D'accord, en tout cas, pas de risque qu'ils aient sauté, tu as vu la longueur ?

-Et la hauteur... aucune chance qu'ils soient de l'autre côté. On va boucler le quartier. On a retrouvé la marchandise et les gars, déjà pas mal... Qu'est-ce-qu'il leur a mis, on aurait pas dit à le voir quand même...

-Alors, tais-toi. Viens, on y va.

A travers les volets fermés, ils les entendent s'éloigner.

Elle ne pleure plus. Elle a essuyé le fard coulé de ses paupières et ne bouge plus de ses bras. Ses cheveux ont commencé à sècher et son coeur bat différemment.

-On va rester ici quelques temps. Quand je dis quelques temps, je dis une semaine à peu près. Il doit rester des bougies et on va récupérer de la neige. Tu n'as rien contre le jeûne ? Je vais t'apprendre à lire dans les livres et toi dans les étoiles. Et puis pour repartir, on prendra l'ascenseur de nuit, tout simplement, à moins que tu ne préfères qu'on ne s'envole?

   

   

 

 

 

 

 

Ultimi Tempi ( 1999 )

 

   Alors qu'avec une légère secousse l'avion posait ses roues sur l'aéroport de Bombay, il sentit un serrement au ventre mêlé à une jubilation non exempte de gravité.

   Il franchit les différentes formalités, attentif à l'agitation décontractée du lieu, déjà pris dans la moiteur de l'air qui rapprochait toutes choses en une promiscuité irritante et déconcertante.

   Dés le premier soir, une fois installé à l'hôtel, le groupe loua des taxis et s'en fut au Gateway of India.

   Il comprit. Il se vit derrière la porte. Il se vit ayant dépassé l'Europe et Istambul et la Turquie et le Proche Orient. Il se vit enfin là, et la mer d'Arabie entre eux et lui. Enfin, à prés de quarante ans. Mais aussi le groupe, il comprit tout ce qui les séparait. Sans quitter un instant l'horizon des yeux, envahi dans les moindres extrémités de son corps par une paix et une tension totales, il s'éloigna lentement, longeant la mer, sans se retourner et en ayant à peine conscience, d'un pas de plus en plus rapide, il se perdit dans l'océan doux de la nuit indienne, où brillait par intermittences le blanc intense des yeux des femmes accroupies comme autant de lunes ici-bas.

 

-         Taxi Sir ?

-         Yes please.

-         Please, where do you want to go ?

-         To the bus station.

-         Where are you from ?

-          

   L'ambassador traverse les rues luisantes, les visages luisants, les corps luisants, les échoppes luisantes dans leurs halos, pupilles dilatées.

France.

-         Very good. Are you married ?

-         No.

-         Aha! And you have girl friend ?

-         No.

-         Aha, and how do you do ?

   Il soupira à peine. Very bad.

-         And how do you find India ?

-         This is the bus station,sir.

 

La chanson criée d'une voix suraigue, les cahots du bus, l'encens immobile, la succession régulière d'échoppes, de végétation, d'étangs, d'arrêts finit par bercer son esprit et l'installer dans une familiarité. Les gens le regardent avec intensité, distance, parfois chaleur, toujours respect.

How many hours to go to Delhi

 

Delhi-Agra-Khajurao

 

"Les dieux sourient, le sourire te fait Dieu."

"Les dieux s'aiment, l'Amour te fait Dieu."

"Les dieux copulent, le couple te fait Dieu."

         "...E quindi mediante la sublimazione di quest'energia di tipo sessuale e femminile, lo yogi raggiungeva lo sveglio della Dea, la divina Kundalini che risvegliava l'uno dopo l'altro i vari chakra, per unirsi definitivamente alla Divinità..."

La voix au ton plus confidentiel et quasi mystagogique du guide italien interrompt ses jeux de langage.

"... Ma percio' un'assoluta purezza dello yogi era necessaria, dato il gran numero di prove che aveva da subire per uscire dalla dualità creata dal suo desiderio.

-         Ma davvero ? Cioè ?...

-         Mah... Tante, che ad un occidentale apparibbero certo tanto incomprensibili, quanto urtanti, entrambi per la sua sensibilità e per le sue concezioni di cio' che è la purezza. Ma bisogna sapere che qui la purezza è proprio l'incorruttibile, e no l'irraggiungibile. Mi son fatto capire ?

..."Inde, NDE, end,... Barhat,... chaos, coït, choan et cendres."

Il ferme son carnet. Une femme lui envoie une couronne de fleurs. Il lui renvoie un billet à travers le grillage, s'allonge et ferme les yeux.

Comme une plaie ouverte et grandissante cette absente. Notre cœur est une plaie jamais refermée pour que toute la vie y rentre sans pitié, maîtresse suprême...

Et nos yeux et nos sexes aussi, des plaies à vif sur l'autre, dans l'autre, pour l'autre, que seule la nuit comme un baume apaise.

"Morphée, morphine, métamorphose."

Mais son absence aussi là, la crée dedans, comme tout ce qui manque est recréé dedans.

Ne pouvant survivre sans sa part qui le nie, l'homme accouche en lui-même d'elle, parée de toutes ses merveilles, de toutes ses terreurs. Alors se coulant peu à peu en lui, elle le transforme et apparaît parfois.

Veiller.

Ainsi se sent-il en ce temple comme en un sexe. Evidemment. L'étroite porte ouverte sur l'inexploré, le mystère, le silence, le sacré, de toutes les extases et de tous les déserts. La pierre, la chair, l'espace.

Les dieux sont là. Etre là te fait Dieu.

Il se lève et s'éloigne.

 

Bus vers Bénarès.

La petite fille dort. Grâce infinie de tout son être. Le mal n'y est pas et elle est vêtue d'or. Ses cheveux pris par mêches, par la poussière collés reflètent la lumière.

L'enfant nous montre la voie, rire, larmes, oubli, joie.

Sa peau est brune, d'une chaleur fragile et pourtant sans limites, porteuse d'un mystère qui met à genoux et appelle les larmes, sacré.

La nuit se referme parfois. Quand il les rouvre, elle est semblable. Il a l'impression qu'il faut monter maintenant. Il veille alors que le ciel blanchit.

Les gens, les bêtes, les temples sont là.

Lavés, porteurs du feu, ils marchent, parlent, prient, travaillent, mangent dans la poussière et les détritus, mendient.

A un arrêt, une vache n'agrée pas ses caresses, sa tête se tourne dangereusement. Susceptible.

Son regard s'éloigne. Une femme magnifique dans son sari sourit d'un air qui lui parait terrible. Une énergie tout aussi terrible dans les yeux, un enfant au bras, rouge.

"Cette femme ce matin. Sa beauté -le mot me parait sortir d'elle comme son nom- la cruauté de son regard d'où toute illusion s'était retirée, libérant le rêve pur dans le mien, et son crachat.

Il comprit plus tard qu'il avait assisté à une apparition. Elle incarnait Kali, la mère noire et rouge, de sexe et de mort, extase et terme. Le sang de ses lèvres avait jailli vers la terre, et c'était aussi le sang de son sexe, le sang de ces feuilles mâchées, comme elle dévorerait toute chair, laissant l'homme dans le triomphe de ses os, éclatant de rire, eux-mêmes bientôt cendres, fumée, fleuve, océan.

Et la distance immense la séparant de lui, Et par où commencer ? Quel premier pas vers elle ? Les hommes lui semblaient un contraste frappant. Leurs corps fluets, leur taille modeste, leurs regards enfantins, toujours prêts à jouer ou à poser toutes les questions. Mais aussi combien d'hommes au courage incompréhensible, humiliés chaque jour pour survivre et nourrir, pédalant, servant, portant, vendant... infiniment plus grands...

Enfin combien de maîtres ? Et parmi les deux autres ?

Et leur lumière à tous lui semblait monter en continu de la terre à nue où ils ont leurs pieds à nu, ou de leur âme nue dans l'adoration d'elle, nue, pulsion première, dernière aspiration.

Sublime inspiration . Expiration ultime.

Elle, sans rien et lui sans elle rien.

 

 

 

Train vers Bénarès

Il doit être vers les dix heures. A travers la porte ouverte, il regarde bouleversé la plaine du Gange.

"Dans les champs d'un vert intense, les femmes travaillent au riz. Leurs saris brûlent sur leur peau brune. Les buffles immenses avancent lentement dans leur souffle à travers l'eau des rizières. Comment tant de beauté peut-elle surgir naturellement ? Ou alors la beauté est l'expression même de la vie et son signe le plus présent et le plus oublié, souvent, jusqu'à ce que la laideur endémique fasse du seul vrai le miracle."

 

 

Bénarès

A la gare, foule. Un enfant gît, du sang sur le visage, inconscient, seul. Un homme qui a tout l'air d'un eunuque passe, gras en robe orange.

Un taxi blanc l'emmène vers les ghâts. Le chauffeur au crâne rasé est extrêmement agité. Tout son corps ne semble qu'un complexe de muscles fermé à la vie, toujours en mouvement, séparé d'elle par quelque orgueil ou postulat sur son incapacité  à lui apprendre quoi que ce soit. A chacun  ses mots, il se tourne violemment, les yeux écarquillés.

Sur le Gange, il regarde passer les palais, les marches, les vivants et les cendres. Bénarès l'emplit de révolte. Saturée d'excréments, de pollution, d'avidité, de tensions, d'indifférence et de hâte incessante, il la juge un énorme gâchis dont les habitants se vautrent avec complaisance dans l'ordure, cherchant à en tirer le plus d'argent possible au moindre effort.

Pourtant, les buffles sont là, encore.

Par troupeaux entiers, ils nagent vers les ghâts dans une harmonie parfaite avec le fleuve.

L'eau marron comme une étoffe sur le noir de leur poil. Leur avancée majestueuse dégage une paix et un silence qui l'émeuvent avec un sentiment d'incompris. Longtemps il les regarde, comme cherchant à saisir la vision.

   Pourtant c'en est trop; les plats épicés à l'extrême le font basculer dans un rejet de l'Inde toute entière, aveugle.

Ses sens mis à l'épreuve abdiquent et à sont tour il se contracte, se tend, se ferme.

La lassitude tombe comme une manne incomprise avec la maladie, il fuit.

"You look worried."

Il ne peut qu'esquisser un sourire et répondre quelques mots au réceptionniste dont la compassion le surprend. Désarmé.

Dans sa chambre, il se laisse couler dans la nuit.

 

   Installé à quelques pas de la scène, il attend avec toute son âme l'apparition des musiciens, dans l'agitation du public.

Toute la période ayant suivi sa maladie est passée dans une vitesse obstinée. Sourd et aveugle au pays qui allait son cours autour de lui, il a traversé le mois comme dopé par sa réaction pendulaire au rythme indien, dans la détresse profonde dont sont faites les fuites étourdies, éperdues de certitudes.

   Le rayonnement tranquille et souriant du sitariste oublié, il essaie de se fondre dans la musique.

   Les premières notes du raga s'élèvent comme le tremblement et l'ascension de la brume à un matin du monde. Elles vibrent longuement. Puis d'autres plus claires en émanent, se détachant comme des formes ou des voix du son primordial. Elles semblent parler du fond de la souffrance universelle, du fond universel de la souffrance, de la souffrance universelle au fond, de l'univers souffrant en son fond? Tel semble leur enseignement.

 Les tablas soufflent leur son vers les confins de l'être et de l'espace, vers les deux infinis... où tout l'être semble à sa fin. Les sons aigus sont les fibres de l'homme dans la douleur et la plongée à vif au plus profond du coeur à travers les contrées inconnues de la passion et des ténèbres intèrieures.

Il y est.

Le sitar et le sarode parlent du fond des âges, depuis le fond des âges, et se répondent et lui répondent.

Son corps entier commence à vibrer à son tour, son âme à l'intèrieur tirée de tous côtés, toujours plus vers le centre, pourtant.

La plongée continue, le sitar intensifie le fouet, les tablas leur appel, comme une voix se souffle en un long cri d'amour vers le ciel. Par miracle le sien ne jaillit pas.

Puis c'est une bataille immense, ou un seul corps à corps où sonnent les armes, où l'issue incertaine est un drame terrible, le sort de tout l'Orient, de l'univers entier, peut-être, semble suspendu. Il sent sa liberté absolue en tout acte. Les coups pleuvent, les deux ne font plus qu'un, ni ténèbres ni jour, tout monte vers le ciel, vers le centre suprême où un seul peut tenir. Tout tourne et l'Orient entier renaît autour de lui. Depuis longtemps déjà des larmes on décillé ses yeux.

Les derniers moments sont lucides. Les applaudissements sont une pluie de mousson.

Il retrouve la nuit comme un bain sombre et limpide, lui-même plongé dans une pesanteur légère, le corps en repos, l'âme ouverte. Sans peur, il se dirige vers le fleuve à travers les ruelles et s'assoit sur les ghâts. Il respire longuement. Le Gange passe comme un immense animal dont il sent la présence magnétique, en même temps que sa propre faiblesse, son extrême vulnérabilité.

Et le Gange soudain lui est la compassion même, qui mène toute vie … l'océan, prenant sur lui toutes les maladies, les souffrances, les vieillesses et les morts, sans jamais rejeter rien ni personne comme un pardon sans berges.

Ainsi se sent-il lui-même ce soir fleuve humain face au fleuve indien, prêt à accueillir la vie malade d'elle-même.

"Being spacious", avait dit un maître. A nouveau des larmes coulent, son visage grimace.

Il sent son cœur comme une pierre grise, et lui-même comme un rien, sans la moindre valeur, ne méritant rien, indigne et profondément vil. Se jeter, se laisser porter dans la souffrance jusqu'au bout et jusqu'au Bengale. Laver tout.

Une force entièrement nouvelle et silencieuse, nue, semble soudain baigner sa poitrine et son ventre.

Il repense à la femme entre-vue lors d'une pause du bus. Il repense à son regard, miroir parfait de ses nuits les plus profondes et les plus blanches.

Alors que sa tête repose entre ses mains, les bras appuyés sur ses genoux, la voilà au-dessus du fleuve, immense dans son sari, un sourire extraordinairement doux au visage, droite et comme débarrassée de l'air terrible de sa première apparition.

Il lève les yeux, le visage qu'il fixe n'est plus, mais la nuit se revoile et se dévoile et se révèle à lui.

Le concert, ce miracle, cette image... revenant soudain à lui, il  prend conscience.

Bombay à nouveau.

Veiller, veiller, veiller.

Combien d'années perdues? Et la mort est demain, avalant toute vie, jour aprŠs jour?

  Il se voit déjà mort, ou sortant de la mort, puisqu'il l'était déjà. Nous ne vivons pas, nous ne mourrons pas. Nous sommes déjà morts en vie, aveugles sourds en marche, au pas vers l'ombre dés ce soir. Nous ne faisons qu'attendre la mort en nous occupant, en attendant.

 

  Il pousse la porte du restaurant et prend la place qui lui parait parfaite, il lève les yeux. Dans l'excitation générale des touristes, entre deux hommes qui lui tournent le dos, une femme d'environ vingt-cinq ans, vêtue de noir. Brune, les cheveux mi-longs, un visage grave et porteur d'une souffrance, d'une profonde insatisfaction qui lui semble toucher à son point ultime.

Un léger fard autour des yeux la trahit ou la sert plus encore dans la détresse qui devient à ce moment-là cri d'appel.

En même temps, tout est dignité et exigence semble-t-il dans ses yeux.

L'insistance de son regard ne le choque pas. La beauté atteint chez elle un tel naturel et une telle évidence, et ce qu'il a compris l'en fait si  proche qu'à aucun moment il ne doute.

Elle tourne la tête et le voit, le regarde.

Il a l'impression qu'elle vient de rentrer dans sa vie, matériellement, par ce regard sans lequel ils n'auraient jamais été que deux lignes, parallèles absurdes.

Le regard dure. Il sent son être-là.

Le tchaï arrive. Il respire profondément l'odeur épicée, lourde et chaude du breuvage, y chauffe ses mains, le boit lentement, fleuve lait‚ où l'âme se lie au thé, au thé esprit et la paix d'ici-bas … l'appel de là-bas, dans l'oubli doux de l'amère science. Leur soirée semble à sa fin.

Au-dessus d'elle, dieu noir et femme triste.

Ils se lèvent et alors qu'ils sortent en discutant et plaisantant à voix haute, il peut la voir se retourner et le regarder. Pour la première fois une occidentale lui semble vivante dans l'Inde qui n'attend que cela sans un mot.

Il fait signe au serveur, paie les quelques roupies du tchaï et s'apprête à sortir quand une voix l'appelle.

-         Excuse-me, sir a message for you from a lady.

Ananda gueshouse, room n°15.

 

Assis à l'arrière d'un rickshaw, il roule à travers les rues et avenues désertes.

Le groupe a pris des taxis et doit être déjà arrivé...

Elle est là, assise sur les marches de l'hôtel, il s'avance et s'assied sans un mot.

Elle n'a pas tourné la tête, ne l'a pas regardé, les yeux au fond du Gange, le Gange au fond des yeux, au loin. La nuit est toujours chaude, elle lui semble plus intense et impitoyable que jamais.

Elle se lève et regarde vers l'est. Il vient lui faire face et ses yeux le caressent entre crainte et abandon, défi, désir. Elle les ferme. Ses mains se sont posées au creux de ses hanches et ses lèvres contre les siennes.

Son cœur bat. Son sein palpite.

La nuit est brûlante. Le Gange coule.

   

 


   

Sept ( 1999 )

 

- Je suis désolé, tu ne peux pas bouger d'ici.

L'avait-il dit ? Cette phrase était dans sa tête, seule.

Le premier jour, il l'avait insulté à son arrivée, renversé le lait, jeté les fruits, il avait ri bruyamment et s'était rassi au fond, le sourire aux lèvres, il avait tout ramassé et s'était éloigné sans un mot. Il faisait froid, à travers la fenêtre ouverte, ou plutôt sans carreau, les gros flocons de neige tombaient depuis l'aube, inutiles comme les larmes de rage froide dans ses yeux, les vagues de sa haine qui le submergeaient dans tous les confins de son corps.

Le deuxième jour, la neige avait continué à tomber, les mêmes flocons, le même silence, la même haine.

Quand il était revenu, le troisième jour, il avait terminé ses cigarettes, et comme il l'avait vu prostré au même endroit, sans un regard, il était reparti en laissant de profondes empreintes derrière lui.

Le quatrième jour, il nota que son regard avait changé, comme celui d'un homme surpris par quelque chose de complètement nouveau qu'il ne chercherait même pas à comprendre, le laissant prendre sa place en lui et d'ailleurs incapable d'y faire obstacle de quelque manière que ce soit. Il ne l'avait pas, encore une fois, regardé, si bien qu'il était reparti de la même façon, ne revenant pas même le cinquième jour.

Le sixième jour, ne l'ayant pas vu dans la pièce, il ne l'avait pas attendu, ni laissé lé le lait et les fruits qu'il avait apportés.

Le septième jour, il était arrivé un peu avant l'aube. Comme il levait les yeux vers le ciel, il le vit assis sur le toit à regarder les étoiles. Elles s'éteignaient une à une alors que le lait de l'aurore se répandait sur la voûte infinie. La veille, la neige avait cessé de tomber et l'aube à venir serait sans doute la première du printemps. Les oiseaux qui commençaient à chanter lui parurent étonnement proches.

Comme il baissait la tête en entendant ses pas, il le vit et descendit sans cesser de sourire, s'avança vers lui.

-   Je suis désolé, mais tu ne peux plus rester ici.

Il prit le lait et les fruits et s'en alla en laissant de profondes empreintes derrière lui. 

 

 

 

 

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Le blog de François-Marie Périer
  • Le blog de François-Marie Périer
  • : Un espace présentant mes activités et celles de la galerie-café cultures du monde La Vina: expositions, concerts, rencontres, essais, traductions, poésie, articles et reportages, conférences, carnets de voyages; photographie, culture,; réflexions...
  • Contact

Recherche

Liens