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                                         Lisbonne, 2002, photo dr François-Marie Périer

 

 

Lusitania

 

 Quand on prend la mer, on peut en même temps comprendre. Que ce qui héberge l'homme l'abrège aussi. Que les rives l'évirent. Le Tage est une mer douce. Aussitôt qu'on s'éloigne, la ville apparaît, se révèle. Quelle que soit sa beauté, quelles que soient ses merveilles, elle est, plutôt que l'océan, la demeure des sirènes, des phares qui appellent à l'oubli des tempêtes que l'on n'a su dompter, où l'on n'a su danser. La terre ferme. De quelle fermeté, de quelle fermeture? Le continent... Que contient-il, quand le large est là-bas? Et que demandent-t-ils contre l'asile offert?

 

 

Voix

 

 Le portugais ne permet à la langue de toucher à l'océan sans en goûter le sel, et un peu d'amertume. L'espagnol porte dans la clarté de sa diction la sécheresse de sa terre, de ses rivages, la connaissance de sa mer depuis longtemps battue, arpentée, courue et discourue. Mais que savait-on, il y a si peu de temps, du large où mourait le soleil, du bord de cette assiette qu'était le monde?

 En s'ouvrant à l'espace au-delà des repères, l'homme perd quelques freins, laisse quelques amarres, lasse quelques amours. Le souffle et les vagues, venant d'on ne sait où, quel nouvel occident, creusent en les caressant, ressac avec embruns, les digues et les jetées, les lois et puis les langues qu'on voudrait voir durer comme on les a vu naître. A côtoyer l'immensité, le Portugal a gagné un peu d'humilité. La musique de sa langue en est parmi les preuves. L'orgueilleuse jota hispanique ici n'est plus de mise. Elle devient un souffle invitant à se taire, comme l'écume se retire. Et comme l'eau, le vent, le sel érodent certains angles, gomment quelques reliefs, certaines lettres tombent et des mots sont poncés comme des pierres. Langue adoucie, suave et comme pleine de paroles et de larmes gardées, dont on ne sait s'ils viennent de la mer ou de l'homme ou de celles qui restent quand il part avec elle.

 Cet homme ici n'a pas suffisamment de terre pour fuir et oublier la leçon d'océan, le son de son silence. Il doit accepter la maîtresse patiente, les avances de sa marée, l'alliance proposée, les amours fatales au profane. Le nier serait se nier, se noyer en la sècheresse des âmes tièdes. Le sable égrène le temps qui fuit. Les vagues comptent tous tes soupirs. Il y a dans le portugais de la finitude et de l'abandon. On en sait ici trop pour continuer à croire, à se tenir à certaines règles caduques devant le vaste monde. Il n'est pas plat. On peut épouser ses courbes et en faire le tour pour revenir pourtant plus simple en esprit... L'Occident n'est pas tout, il sait bien peu en fait, il a tant oublié. On peut faire semblant, jouer la comédie, si bien apprise de l'omniscience, du missionnaire porteur du seul salut... Quand on découvre un peuple qui vit nu comme on vécut soi-même en temps d'Eden, des latitudes si douces et si cruelles que les réponses que l'on porte ne trouvent plus les questions qu'on voulait, des hommes qui adorent Dieu en regardant le ciel alors que le Vieux monde dort... on ne peut plus goûter la paix des morts comme il se doit. Et puis il y a l'Inde, pour enfoncer le clou dans la chair enfin vive. L'Inde, dont nul ne se remet, et qui ouvre les yeux comme deux plaies que seules apaisent ses femmes, que ferment seuls ses sages. Les Indes, de toutes les horreurs et de toutes les grâces.

 Saudade, Fado... Ici s'achève l'Occident, ici meurent les certitudes. La réponse n'est pas ailleurs. Ailleurs est la question qu'ici ne peut résoudre. Alors le doute est roi avec la nostalgie de l'innocence d'avant la mer, et de l'oubli de l'outre mer. Fado, Saudade.

 

 

Lisboa

 

  Un nom qui s'articule comme un serpent qui glisse, comme le Tage aussi. Comme le bois encore sur des eaux moins amènes, sur des flots  plus amers.

 Capitale la plus à l'Occident de l'Occident, à l'Ouest de l'Ouest, Lisbonne appelle à l'ailleurs sous toutes ses formes -et Dieu sait que les formes des ailleurs sont belles et nous appellent- par une méditation sur les mots, les mythes et la mort. Fondée par Ulysse, la ville devra vivre l'archétype du crétois. Combien de marins

d'ici connurent ses aventures, ses découvertes, ses sirènes? Combien de Pénélopes les pleurèrent, en vain parfois? De l'Odyssée aux eaux des océans, c'est la même dialectique de l'aventure et de la femme. Trouver une femme dans chaque port, trouver tous les ports en la femme... Elle partage avec la mer la variété de sa surface -huile, vague ou tempête- le silence des profondeurs, ou les lames qui en surgissent, et l'humide hymen qui sans cesse se retire et se réitère, parfois caresse, parfois baiser, sur le rivage qui l'accueille. Si Ulysse fonda Lisbonne, il ne put la vouloir que port, et qu'ultime refuge. Quel mortel plus que lui connut la saudade? Qui plus que lui s'émerveilla sans oublier jamais l'épouse? Lisbonne, fille d'Ulysse, qui laissa sa semence jusque dans le nom de la terre: Lusitanie. Cela sonne en mélopée, cela fleure comme un breuvage mélangeant l'illusion avec la litanie... lumineuse pourtant. Car le soleil se couche sur le Portugal. Le Portugal... Le nouveau nom de la nation en sonna-t-il la nouvelle naissance en même temps que le réveil?

Portugal contient port et gallo. Tous deux évoquent l'arrachement à la terre et au sommeil, vers la mer, le soleil.

En marchant dans les rues d'Alfama, j'observe les boutiques, les cages d'escaliers, les gens. Il y a partout comme une décadence qui ne vient pas tant de la négligence qe d'une nonchalance révélatrice d'autres horizons. Peut-être cette vile n'est-elle qu'un port. Et l'espace qui vit dans celui qui revient l'habite en passager distrait.

 Dans les pierres puissantes de la grande cathédrale, j'ai senti toute la force du Moyen-age qui n'allait pourtant pas empêcher la Renaissance de renverser les couvercles de ses sépulcres. Les grandes découvertes se préparèrent dans des palais et des églises massifs et fortifiés où se concentrèrent le savoir maritime et la peur de quarante siècles d'Occident. Mais il fallait que le monde change. On quitta les murs plus épais que les parois des gouffres où transpirait la  mort, où soupirait l'Esprit, et on partit. Quelques navires basculèrent à l'horizon en entraînant le monde. Route des Indes et tour du monde. Vasco de Gama et Magellan eurent pour mission de relier l'Orient et l' Occident, puis l'Occident à ses vertiges, par des voies opposées puis épousées. Peut-être Lisbonne eut-elle celle de charger ses nefs de tout ce qui s'était depuis des siècles, des millénaires, échoué sur ses terres, tel l'estuaire du fleuve de l'histoire, dont le Tage serait le dernier messager, comme un ultime otage.

 

Langue gonflée, colorée de tons imprévisibles, riche en voyelles l'ouvrant comme  les voiles ouvrant le large aux nefs. Langue qui  parle comme la mer par un peuple de mer. Accents, rythmes, prononciation, comme les vagues qui s'élèvent, se brisent, soupirent. Langue adoucie, polie par le sel et la mer, érodant, accordant les consonnes dans ce fleuve étrange n'aspirant qu'à se fondre à l'océan. Mais langue où la mer laisse et scelle avec le sel l'amertume de l'ici, de l'ailleurs. Car les vagues n'aspirent ensuite elle-même qu'à toucher au rivage. Ainsi la langue et le silence, ces amants éternels qui s'endorment enlacés quand il faut que la nuit absolvent leurs amours, quand plus rien après ne peut plus être dit.

 

 

Largo do Graça

 

Deux amoureux oublient de décoller leurs lèvres. La place, avec le temps, s'est faite grâce. Il y a une église où l'herbe pousse entre les pierres blanches.

Des pins dont le vert calme, l'écorce chaude et profonde retient le regard avant l'envol. A l'ouest de l'ouest, le soleil va descendre, mais les collines cachent l'océan. Quand depuis l'Orient, à l'autre bout du monde, des gens à la peau brune aux plaines immenses, aux yeux tristes et grands, de larmes et d'espoir brouillés, lavés, regardent l'or avant la nuit, c'est vers Lisbonne qu'ils regardent. Lisbonne est une ville du temps où il est difficile de vivre au présent, tant tout appelle à penser ce qui fut à travers ce qui reste. Non une ville de l'histoire, comme Rome, où tout commence et ne finit que pour renaître autrement. C'est la mort pour la mort qu'il faut apprendre ici. Et la mort pour l'immense. L'Asie, tous les Orients, la Méditerranée. Tous se tiennent et se lient, mais l'Océan attend avec son souffle. Le Tage, comme un vaisseau funèbre, une barque dorée, y mène. Tous les ages s'achèvent et s'en vont dans le Tage, viatique si large, si calme que rien ne peut se nier à ce passeur de paix. Et puis... le fleuve ici se nomme aussi la mer de paille. Nom étrange, évoquant un champ et un bûcher, celui où tout retombe, où tout s'élève et se disperse. Que tout se dissolve par les vagues et le sel, que tout brûle invisible sous l’œil d'en haut, que désormais rien ne masque, le Tage est le dernier des fleuves avant ce qui ne coule plus, mais demeure, avant les eaux qui se mêlent et qui mènent à toutes les terres et ramènent à la sienne.

Champ de paille, chant du cygne, traversée des âmes, le Tage est à la fois Champs- Elysées, fleuve d'oubli, et au-delà encore. Depuis Largo do Graça, tout cela apparaît. le château veille, ses meurtrières comme des yeux plissés dans le soleil, gardien du couloir de lumière. Un pont est suspendu entre deux rives. On dirait d'ici une corde, où il faut être funambule. Sur l'autre berge le Christ, les bras en croix, a le geste à la fois du danseur de corde, du passeur, du gardien. Son silence se fait le miroir où s'éveille la mémoire de ces mots sans appel, de cet appel sans mots: "Qui m'aime me suive."

 

 

Convento do Carmo

 

Cimetière des formes. Le chef de guerre ici voulut trouver la paix. Après les champs de batailles, les chants d'amour, après les bruits et la fureur que racontent un idiot, l'hystérie de l'histoire, se taire. Monastère. Mais la terre parfois refuse que l'on ferme ses yeux, ses portes, ses lèvres sur le monde. Le tremblement de terre de Lisbonne  a ouvert les enfers ou le Ciel à un peuple et une ère, à l'or qu'ils adoraient, abhorraient, ignoraient. 

D'abord l'abîme, puis le bûcher, enfin la poussière et la cendre, comme la poudre ultime, l'état dernier, que le tamis du temps laisse échapper, que les doigt de la mort n'imaginent pas même. Couvent à ciel ouvert. Il n'y a plus d'ombre que celle des colonnes qui  ne soutiennent plus de voûte que céleste. On ne se clôt mille ans que pour éclore un jour. Et l'on n'éclot un jour que pour vivre à jamais. Les vitraux ont enfin atteint la transparence. En volant en éclat, ils ont crevé leurs yeux. Eux qui rêvaient de Dieu, ils sont bénis de bleu. L'azur suffit, a décidé le ciel. 

 

 

DIA 0146

 


Ultra mar

 

Connaître une terre, c'est regarder ses femmes, écouter sa langue, contempler leurs formes mouvantes, scruter tous les arts et voir que tous trois tiennent en elles. la femme attend. Il y a du moins des femmes qui attendent. Elles ne sont pas déjà arrivées, elles ne sont jamais parties. Elles attendent dans le chemin de l'homme de voir enfin les routes du héros et les voies de l'éros. Combien de fois il moura pour elle par amour,  ce qu'il peut, ce qu'il veut, ce qu'il vaut pour elle et avant tout, et après tout, pour qu'il l'aime, pour lui-même, pour qu'il la reconnaisse et ne la perde plus quand il l'est devenue. La parole et l'opera se soutiennent, car l’œuvre et le verbe sortent du même cœur et tentent -  tentation, tentative -  de tout donner à voir.

Au commencement sera le verbe car au terme était le silence.  La portugaise est une langue qui chuchote. A chaque instant, à chaque mot, elle demande le silence, chute et s'échoue, glisse te se retire et réitère ce chant vague. La portugaise est une langue de mer qui s'avance à peine, comme rétive dans le monde de peur de perdre peut-être ce sentiment d'immensité, et l'immensité même de l'océan dont elle est issue. Dire, c'est être condamné au double, au duel d'un jeu qui s'ignore lui-même et qui se voudrait drame. Et d'un drame qui s'imagine jeu. Dire, c'est lancer, laisser choir ou se voir arracher une pierre qui va trouver un lac transparent, une ligne invisible entre eaux et cieux comme seule peut l'être la peau de la plus belle femme. Et après? Quoi, que le silence, le regard et l'écoute ne puissent mettre et donner au jour? La fleur de l'eau et celle de la peau ont en commun la crainte du désir que l'absolu ne sacre. Si l'une et l'autre partagent ce destin, c'est que la ride est dans le dire, c'est que parler, c'est hanter, c'est tenter  l'invisible d'échos qui ne pourront jamais trouver le repos qu'en retournant à celui qui leur ouvrit la porte. Face à la mer, au soleil jusqu'au bout, qu'y a t il qu'on ne sente, ne voie tomber dedans comme sans avenir? La portugaise est langue d'océan. Il y a en elle un soupir qui imite le souffle atlantique, qui implore qu'on comprenne sans mot, simplement. Parce que tout ce qui ici arrive, tout ce qui fut dit, édifié, déifié, défié, depuis que le soleil se lève, de là où il se lève, ici s'échoue. paradoxe: l'histoire, l'Orient et l'Occident, le "cours" de l'histoire, se jouant, s'échouant dans l'océan. L'échec du temps à la rive de ce qui ignore le devenir.  Et sur ce point où le fleuve de l'Ancien Monde se jette impuissant à franchir le désert d'eau par delà lequel est le Nouveau Monde, Lisbonne est. Lisbonne est là où il faut comprendre qu'on n'emporte rien avec soi que la mort vers l'inconnu.

Port et porte entre avant et après, aventure et oubli, Moyen-Age et Renaissance, Lisbonne trouve sa raison d'être dans la mise en abîme de tout savoir. Capitale du couchant. Lieu où l’œil se ferme. Le soleil qui descend - pour l'homme - illumine tous les corps, les teint de brûlures fauves et permet à leurs ombres de s'étendre à l'extrême. Mais c'est un feu allumé qui doit être, pour tous, de joie; L'instant d'après, la terre est cendre, le ciel est braise, et l'océan retourne aux ténèbres insondables. L'or se retire, le plomb demeure en attendant le grand oeuvre à venir. A Lisbonne, la sérénité du Tage enseigne que la voie est dans le passage entre une terre qui tremble et un océan qui respire. L'une et l'autre sont sous l'homme selon qu'il lève ou non les yeux, selon qu'il accepte ou non de descendre à un autre séjour, de traverser vers un monde nouveau. Le châtiment dernier ou l'espérance.

Ici la langue sait qu'elle sera impuissante à traverse, à maintenir le voile. Il doit tomber, il ne peut que tomber, et même si l'on peut s'y clore comme un linceul, fermer les yeux, les tombes finissent toujours par voir le jour. La voile ici levée n'obéit qu'à l'Esprit, lequel souffle où il veut. Le Fado pleure le Fatum, ignorant le rire des métamorphoses, le sourire encore au-delà.

 


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Cristo Rey

 

Fade est la vie des ports, elle ne peut que l'être. Il faut être en voyage, toujours, et toujours immobile. Silencieuse dans les formes de l'art, égale dans les siècles des hommes, offerte aussi longtemps qu'elle sera mystère, l'âme du monde laisse à tous les rivages l'éclat, le rêve d'un moment de son visage.  Lisbonne. Le Mosteiro dos Jeronimos est son temple. Les azulejos sont ses yeux. Ainsi éblouit-elle par la blancheur, appelle, apaise par tous les tons, puis s'abolit, bleu outre-mer. D'abord le sanctuaire. A l'Occident de la Chrétienté, la pierre du sacré semble envier le bois des hommes. On dit la terre ferme. C'est parce que la mer ouvre. Il y a des nefs bâties pour l'ombre par des hommes partis pour l'invisible. Il y a des nefs battues par le vent, le soleil, et pourtant invincibles. Hommes demeurent, ou bien de mer. Portugais. Porte et gué. Terre vouée à être niée, magnifiée, rejetée, regrettée, le Portugal est comme crucifié entre les mondes: la Méditerranée derrière, les Celtes au nord,  les Maures au Sud et l'inconnu où finit le soleil, et où il faut partir. On mesure le temps avec le sable. Avec le temps, il n'est rien qui ne vienne aux plages et au désert. On mesure le temps avec le vent. Monastère. On prononce le mot, ils prononcent le vœu. Sous les voûtes on entend résonner: la pauvreté, austère, le silence, se taire, la chasteté, l'obéissance, mystère. Ici, aucun ne semble tenu, si ce n'est dans le cloître. Pourtant, depuis des siècles, tout dure. Parce que le voyage a enseigné ceci: le sacré est autant donné qu'à prendre au feu de l'évidence, à la glace de l'opaque, dans ce qui s'offre, fleuve en crue, pluie de mousson ressuscitant la chair depuis sa sécheresse, et la livrant entière au cœur, délivrée d'elle-même. Si la vie est le fleuve, le delta est le signe du cœur, le passage dernier avant ce qui ignore la mémoire de ce qui devra être. Si l'homme est le fleuve, alors la femme est le delta. Elle le porte, noir, au bassin de ses hanches, vallées, plaines et dunes. Et il ne coule que pour s'y fondre et puis, le cœur trouvé, être à jamais d'espace, de mystère et d'étoiles. L'écorce des navires, les cordes des palmiers épousent les colonnes du monastère. La grande traversée a décillé l'artiste: le voyage s'est fait initiation, la corde a relié les deux rives du monde, comme la colonne, le ciel et la terre. Et l'arbre enfin a été reconnu l'axe vivant, lieu de la sève. Aussi les trois fusionnent-t-ils: le marbre de l'Occident, l'arbre du Nouveau Monde, le chanvre entre les deux. Et montent vers ce qui les dépasse.

Deux tombes pour la vie. Vasco De Gama, les yeux ouverts sur tous les horizons. Camoes, le poète ouvrant ceux de son âme, ici et au-delà, libérant l'oraison. Le laurier parce que le poète est l'oracle d'Apollon. La Pythie le mâchait, alors le dieu parlait par la bouche que la feuille sacrait. La harpe et la plume, parce que le vent, le vol, tout ce que vibre et vit porte l'inspiration. Et la voile est cela aussi: plume, harpe et laurier, que l'Esprit pousse et tire. La nef trace une ligne sur la mer, écrivant l'histoire de l'homme. Vasco de Gama a trouvé en ce monastère sa nef dernière. Qui sait où elle l'a mené. La marin lève l'ancre, le poète élève l'encre, plus haut. Vers les rives dernières, pourtant, ils cherchent le repos, toujours. Parfois le trouvent. Après la pierre, le monachisme, le monochrome et l'ombre, faïence et apparences? Les azulejos parent Lisbonne doublement: parure pour le jeu, parade pour le feu. Ils étaient la protection contre les flammes, en même temps qu'offrande à la lumière. Les yeux, sans le savoir, trouvent dans l'azulejos un miroir. L'âme aussi. Les variations sans fin des tons avec les lignes imitent les amours des corps sans sommeil, reflètent les iris au fond du lit blanc, l’œil, autour, de la pupille, disent ce que tait l'homme qui s'ignore ou demeure silence. D'abord cette alchimie de chaleur claire et douce, de fraîcheur tendre, et la promesse à fleur de pierre d'une profondeur et d'une paix joyeuse. Même les azulejos les plus délabrés portent comme le souvenir serein d'une eau de vie qui aurait coulé sur eux, et le savoir d'une renaissance. Puis le regard s'attache à caresser l'énigme de cette peau mirage destinée à tomber, révéler la poussière dans la lèpre des murs, et ne laisser de traces que de plaies mal fermées. L’œil qui garde se tâche. Il n'y faut voir que l’œillade. Celle d'un beauté entrevue, croisée à peine et qui a levé la paupière comme le voile du monde, comme la pierre de sa tombe, et révélé dessous ce qu'est la vie qui joue quand rein ne la limite, et comme la fin de toute soif venue du désert même. Tout peut bien arriver, cette plaie est joyeuse, et son remède est gai. L'Esprit y touche à la chair. Il y a dans les traits des lusitaniennes souvent ceux de l'histoire, non de leur terre, mais de l'océan auquel appartenait les hommes; le récit silencieux d'une attente, d'un horizon fixé, d'un doute qui tente de combler l'espace. Tour et temps hors du temps, histoire hors de l'histoire: mythe, soit éternel retour. Visages croisés dont on cherche la lumière au centre, comme la clef de l'azulejo. Et la parole encore, toujours trop et trop peu. Alors, regarder. Rien que ne taise un visage. Dans le leur, la retenue des mots qu'on a trop souvent dits en vain. La patience et l'espoir des yeux profonds. La peau mate, polie par le vent, le sel, le soleil. Dedans, il y a comme un espace: l'océan et son souffle, côtoyés, contemplés, aimés, honnis, acceptés, dépassés parfois. Brun de la peau, noir des cheveux, lumière dans les yeux, celle du couchant, avec l'ombre profonde, celle de la nuit. Ulysse aurait fondé Lisbonne. Le destin de son peuple, qu'il en soit issu ou non, est en tous cas lié au sien: voyage, inconnu, routes nouvelles, et toujours nostalgie de sa terre, malgré celles des dieux que l'on a pu trouver. Les océans comme l'aire sacrée, de jeu, d'épreuve, étendue par les hommes, pour ce qui les suppose. Là-bas, Pénélope. L'homme a toute la mer pour tracer un ligne. la femme qui l'attend a cette ligne pour tout écrire en elle.

Les prétendants installés dans le palais d'Ulysse et menaçant sa femme: la tentation de cent destins autres que son destin qui lui donnera par l'attente tout ce que son voyage a offert à Ulysse. Il explore, elle implore. La quête est une: prendre le large, abandonner les côtes et ses récifs et les récits des autres. Il est le vagabond, elle a le vague à l'âme. plus il s'éloigne, et plus elle voit loin, plus le monde devient une apparence, parenthèse entre les dieux, entre leurs yeux, si grands ouverts, dedans, dehors, qu'ils finissent par être les rives ultimes, les caps et les détroits. Les amants ne se quittent plus quand il n'y a plus où aller. Alors ils vont ensemble où l'on ne peut être deux.

L'ouvrage que Pénélope tisse le jour, défait la nuit, c'est la mémoire. On dort pour oublier. Sans sommeil, le corps et la pensée se souviennent et ne reproduisent plus le jeu de dupes du jour et de la nuit, leur duel sans issue, les yeux bandés, s'ignorant et eux-même et l'un l'autre. Qu'est-ce que le non duel sinon la paix? La trame que le feu du soleil tisse, attise et que la lune teint et éteint de ténèbres, c'est le plan secret sur lequel repose le monde, que l'on perçoit parfois, que l'on perd aussitôt. Mais celle de Pénélope est autre encore. Elle a trait au désir, au réel et au rêve. quand la vie que l'on mène ne permet pas leur rencontre, alors la nuit efface ce qui ne peut que l'être. La grande évasion vers le silence qu'est le rêve ne laisse à l'illusion d'ici bas que la révélation de son néant, ne laisse aux prétendants à l'épouse royale que le reflet de leur mirage, avant que le miroir ne se brise à jamais.

Aux deux portes de son histoire, Lisbonne a deux questions auxquelles elle n'a entre temps cessé de répondre. Les questions sont des hommes: qui étaient-ils? Ils n'en posaient eux-mêmes qu'une: qui suis-je? Autrement dit: quel est mon nom? Ces deux portes, ces deux hommes, sont aussi celles de l'Europe. Ulysse au levant de l'histoire, Pessoa au couchant.  Face à la mort, au monstre, à la menace du destin qui se nourrit de noms, Ulysse a dit: "Mon nom est personne." Pessoa passa toute sa vie à dire: "Chamo me Pessoa." Je m'appelle Personne. Traduire, pour une fois, n'est pas trahir. Plus encore, il multiplia les pseudonymes. Brouiller les pistes, perdre ses traces aux mondes, apparaître où, quand et comme on veut. POurtant, chez celui qui explora la terre comme chez celui qui se regarda vivre, il y a la nostalgie de l'identité première: celle de l'origine. Deux vies passées en quête de l'hier. l'un pour l'achever, l'autre pour s'y échouer. Ainsi est la double âme de Lisbonne: Ancien et Nouveau Monde, routes des Orients, routes des Amériques, quelques déroutes aussi.  

Cohésion, collision? Se connaître ou se commettre.

 

 

Mélange des eaux.

 

Il y a là où les eaux se mélangent. Une ligne. Que se partagent-elles? Les terres, le temps d'une mort lente, d'une vie douce, d'une descente. La vallée puis la plaine, la gorge puis le chant, en bas, ici-bas et là-bas. Un lit pour naître, l'élire et la connaître, tout lire sur sa peau, comme on lit un miroir, et tout quitter. Laissant la fiole comme un linceul de verre, l'essence monte au ciel en passant par la tête. Quelques traces demeurent, sur la paroi, sur l'apparence, comme les cendres d'une eau devenue autre, le limon d'un lac qui fut, avant le feu. Il n'est d'effluve qui ne s'évade, il n'est de fleuve qui ne s'évase. La plaine meurt à l'horizon, la plainte mue en oraison.  Avant que le ciel et le sel ne se touchent où le soleil regarde la terre se tourner pour le laisser l'aimer, et voir - croire - le ciel tourner à son tour toute la nuit durant...

Avant cette dernière ligne, avant le point final de et déjà au-delà de l'Occident sanglant, semblant se contempler dans l'or et dans le sang, dans le feu et dans l'ombre de l’œil, puis dans les larmes et les soupirs dont on ne sait la source...

Il y a là où les eaux se mélangent. Pourquoi faut-il que l'eau douce devienne amère? Et le fleuve océan? Ce qui ne coule plus, le mal l'appelle. Le sel ne laisse que se ferme la plaie, que la plainte ne monte à nouveau chant d'amour. Et puis ce qui ne se transforme, transforme tout. Le Tage. L'attente océanique, l'Atlantique. L'estuaire est l'espace où l'effort cesse, laisse le rythme qui l'a vu, fait naître, accomplir le voyage. Suaire des labeurs de la terre vers la libération outre mer. La souffle montrera, laissera s'y briser, tous les rivages. Le cours des fleuves trouve dans les vagues ce que les phrases cherchent dans le souffle: le terme de l'errance, l'aube de la vision. Il y a d'abord - une nuance à peine, le temps, le ton d'un bleu plus bleu - le lit, le lien mouvant de la fusion. Deux mondes se livrent l'un à l'autre en silence, se disent tout dans l'instant d'abandon, sans un mot se délivrent, de ce qu'ils furent, de ce qu'ils sont, de ce qu'ils surent. Deux lèvres qui se parlent, se parent de perles délicieuses, de promesses éternelles. Les bras, la bouche d'un fleuve. Tendus vers où, vers qui, quand vient le terme.

 

 

Igreja de Ildefonso, Porto.

 

Comme on viendrait pour une audience, la vision d’un reine, et dans l’espace de ses yeux, trouver celui qui fait du nôtre un cachot décoré pour les fêtes. Il n’y a pas de différence entre ici et dehors. Juste un lieu qui essaie de se souvenir et l’autre qui essaie d’oublier. Le temple est ce point où l’on peut entrer pour tenter une autre ligne, jeter un autre pont au-dessus du connu. Comme une pupille, un trou noir, « anti-matière », donc esprit, donc souffle qu’on libère, qui se surprend, se suspend de lui-même comme pour écouter le verbe qui était avant lui, avec lui et qui voulut qu’il fût.

Porto. Sobriété, ébriété d’un nom qui dit la fonction seule de la cité, par son site incitée à n’être que passage, et la rencontre de trois eaux : la douce du Douro, l’amère de l’Atlantique, la vie du vin. Et qu’importe le port pourvu q’on ait la mer. Pourtant, la ville tint et tient encore à la mer et s’y ancre. Rio Douro et cascades d’or. Fontaines de vin et Fons Vitae. Porto, comme Bordeaux, donne à voir – elle vend tout le reste – comment on naît bourgeon et puis on est bourgeois, en arrêtant le flux qui nous propose l’ailleurs, comment on met des taxes sur les fleuves, choisi l’argent au large.

L’estuaire du Douro sépare les sanctuaires, le sang de ses suaires. : chais des barriques, églises baroques. Il y a quelques ponts magnifiques entre les deux. Le vin n’est-il pas le signe de l’alliance qui coule du divin? Etranges caves pareilles aux catacombes paléochrétiens, palais aux foudres sombres. Du sang comme de la sagesse coulés sur eux, pour eux, les hommes font ce bon leur semble ou ce que leurre fait sembler bon. L’architecture sacrée de la ville dit ceci : le fleuve Douro passe entre ceux qui adorent le vin ou l’église pour eux-mêmes, et leur propose l’océan. Il est l’or solaire liquide au creux de la vallée, la non dualité entre Dionysos l’obscur  des caves et cavernes, et apollon le brillant des autels, des hauteurs. Mais il dit aussi non sans ironie que l’homme transforme en or tout ce qui le touche. Un or profane où se font face et se réunissent l’extase et la transe oubliées, pour quelques deniers reniés. En attendant l’autre

 

 


Lâcher prise


Si Eve est née de la côte d’un homme d’argile, c’est qu’elle est sable, vague, large, appel à quitter la matrice. Lorsqu’on touche à cette langue de terre océanique, l’inconscient piaffe, impatient de se réunir aux chevaux blancs qui se dissolvent dans l’écume en se retirant comme un rêve au matin. Il se souvient à travers le moi troublé, laissant passer la lumière comme le toit d’une église tombant peu à peu en morceaux. Et c’est tout ce qui est derrière alors qui paraît ne plus avoir de sens, sinon celui d’avoir mené à le quitter. « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul », dit la Genèse, avant qu’Eve n’arrive. Mais elle n’arrive que pour un nouveau départ. Il est bon pour lui d’être seul avec elle. Comme en Irlande, comme en Bretagne, on se sent poussé au Portugal à passer la barrière des lames, des voiles qui se lèvent et s’abattent.  Lames d’eau, de rasoir, dérisoires apparemment mais coupantes pourtant pour combien d’élans. La respiration de la mer invite et éconduit simultanément les prétendants à sa caresse par son ressac. Jeu, grand jeu où l’homme se connaît ou bien s’oublie.

 

 

 

Castelo Sao Jorge

 

Des amoureux s’embrassent comme le soleil descend, résonance des mondes qui fusionnent. Soleil, mer, feu, eau, jour, nuit. Au loin, le pont apparaît. Une rive, deux piles, trois lignes paraboles, le Christ que ne relie le pont pourtant semblable à sa troisième pile. Il faudra voler. Le pont enseigne qu’il faut garder les pieds sur terre de peur de voir se rompre la route projetée sur le vide. Comme Bouddha a pris a témoin la poussière, d’une main posée, de ses efforts et de ceux à venir. Car ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé, et ce que nous n’avons pas aimer ne nous sauvera pas. 

 

 

 

Sede Episcopal. Soit lieu où est assis, assiégé, courtisé des six points cardinaux le Soi solaire, éternel éveillé.

 

 

Azulejos

 

Pourquoi les azulejos à l’Occident ? Hommages éblouis des faïences, mandalas irisés comme les visions extatiques des mondes qui émanent d’autres mondes en vagues, depuis le centre d’un centre encore irrévélé. Face au soleil comme pupilles fixées vers l’Outre-mer.

 

 

Caravelles

 

Voile du sud, latine, triangle. Voile du Nord, carrée. La terre est ronde, elle sera explorée par la réunion des deux voiles levées sur les nefs portugaises. Croix de l’Ordre du Christ qui a permis les routes des découvertes. Ciel et terre. Ainsi les templiers, dont l’évolution du nom suivit celle des religions , depuis l’Ancien jusqu’au Nouveau Testament, du Temple de Salomon à la Croix du Christ, furent-ils les grand rassembleurs de l’Orient et de l’Occident, du Septentrion et du Méridien, de l’ancien et du nouveau monde, des croisades aux conquêtes.

 

 

Fondation Gulbenkian – Lalique.

 

Soie de l’araignée où l’on se prend malgré soi pour perdre le sens du vol et puis son sang, ou traces laissées par tel astre en errance en héritage à ceux qui ont levé la tête pour l’or d’en haut quand les autres la baissaient pour celui d’en bas ? C’est la danse absolue de l’âme menant le métal dense vers le métaphysique. Entre les paraboles écrites d’arabesques non encore décryptées, la transparence du verre, ou l’air seul. 

Création d’un monde du sublime qui brille, qui appelle la lumière de l’œil et lui fait désirer le labyrinthe comme la fumée d’un encens ou les poses de la femme. Pour les prendre avec elle, pour tout apprendre d’elle. 1900, Art Nouveau. Depuis la Renaissance, rien ne fut dit, tout ne fut jamais dit avec tant de beauté. C’est la grâce quêtée sans demander merci, tant que matière ici accepte de tendre vers le point où, s’étant tant étirés, elle se révélera poussière, et la poussière soleil. L’Art Nouveau est la vision, souvenir, de l’horizon à venir, des royaumes de l’âme depuis des siècles cachés par le sortilège de la raison attachée à survivre, grouillante mascarade.

Pourquoi 1900 ? Parce que l’Occident avait redécouvert ses sources à l’Orient, à l’Egypte, au Amériques. La Terre explorée de toutes parts, pas encore éplorée et gardant tous ses peuples, ses couleurs, ses mythes, comme au premier jour, ou peut-être au deuxième, tournait éblouissante et l’homme tournait autour ébloui. Le progrès promettait tout à l’humanité sa promise. Il fut des hommes pour imaginer ou voir, plus profond, plus loin, plus reliée la création. Le livre, l’ivresse, la vie, le rêve donnent à ceux qui les ouvrent le secret puis les laissent, sevrés, marcher seuls vers leurs îles, avec pour seule eau la nostalgie du miracle entrevu, de cette entrevision seul ersatz à l’intraveineuse létale. Toute pierre est un univers. Peut-être les pierres précieuses sont elles plus spacieuses et offertes au voyage - narcissique ou socratique – de la pupille se réfléchissant dans le gemme, se rafraîchissant dans le minéral océan de la plus belle eau. Il y a les peau lépreuses et puis les peaux perlées. Les apparences, miséreuses, mystérieuses, intouchables, inaccessibles femmes, ne leurrent que ceux qui prennent le reflet pour la source. L’art donne l’espoir d’un monde transmuté. Il appartient à l’homme de faire œuvre de lui-même.

 

 

Luxe - collection Lalique

 

La beauté, tant maudite par les ecclésiastes de tous justes milieux, n’est pas le mal. Le mal est la possession de la beauté par ceux qui en privent les autres, en les privant ainsi d’une vie décente par la vie dispendieuse que mènent les opulents, établis sur la misère des autres. 

 

 

Visite guidée, palais de Sintra

 

Alors que l’artiste se consacre à parler à l’âme malgré la mémoire du quotidien, par le Beau silencieux, le tourisme remet le voile des mots, de l’histoire, et y prend le mental. L’invisible est inscrit dans le visible. Le récit le trahit s’il n’est illuminé et s’efface aussitôt.

 

 

 

Formes ennoblies, formes abolies se lisent en Lisboa.

 

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