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Pour se procurer le livre, écrire contacter les éditions Brumerge, Grenoble, par le lien ci dessous:

 

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Table


 

Préface ……………………………………..………………………….. 9

 

Avant-propos ................................................................................15

 

Sous les auspices du cygne ......................................................... 19

 

 

Première partie : Avant et ailleurs ............................................. 23

 

« Celle qui coule » (l'Inde, 1) ..................................................... 25

Quelques fragments du temple grec ........................................... 51

Les Celtes, poésie et magie du Verbe ......................................... 73

Le Concert des Soufis ................................................................ 85

La première Pléiade (l'Inde, 2) ..................................................103

Le Tao de la parole ................................................................... 117

Au Pays des Neiges (le Tibet) ....................................................127

Zen et poésie ............................................................................ 140

Le plain-chant des plaines (les Natives) .................................. 148

Poésie des Évangiles ............................................................... 153

 

 

Deuxième partie : Plus tard, Patiences et sapiences ............... 167

 

Féminin et poésie : la beauté, l’amour et la mort .................... 169

Poésie et hermétisme ................................................................ 183

Corpus scripti ........................................................................... 190

Pages hypostyles ...................................................................... 197

Le langage des oiseaux, prendre la plume pour parler d'ailes ... 201

Traduire, chanter, sacrer .......................................................... 205

 

 

Troisième partie : Depuis peu, depuis toujours :

 Romantisme et Monde moderne .............................................. 209

 

La célébration de la Vie ............................................................211

Moi, non-moi, écriture et inspiration ....................................... 229

De l’AUM au moi : le sujet, l’Univers et la société ................. 242

La modernité profanante ...........................................................251

 

 

Quatrième partie : Autres temps .............................................. 261

 

Poésie et temps : le poète entre tradition et prophétie ............. 263

La fractalité amoureuse du monde ........................................... 278


 

 

Extraits du livre

 

 

 

 

 

 

 

page 11, Préface,   par Tara Michaël

 

 

 

En cette fin de cycle temporel que nous appelons la mondialisation, le règne de la quantité s’est abattu implacablement sur notre monde. Il a aplani la diversité des pays et des espèces vivantes, il rabote sans cesse toutes les spécificités, il impose aux peuples un prêt à penser égalitaire, un mode de vie uniforme, une soif consommatrice exacerbée, mais partout identique. Tout est marchandise, et les gouvernements peinent à satisfaire les besoins vitaux des populations en mettant la planète au pillage. Les raisons économiques priment sur toute politique. On pare au plus pressé, en tentant de faire face aux effets du dérèglement climatique, sécheresse de ci, inondation de là, cyclone et tsunami ailleurs, sans jamais s’attaquer aux causes, de crainte de remettre en cause les « acquis » de l’homme moderne, provoquant un tollé général. Nous sommes seulement hantés par les problèmes d’enfouissements de nos déchets nucléaires, de quêtes de nouvelles énergies et d’emploi de nos jeunes désabusés.

N’avons-nous pas usé jusqu’à la corde toutes les religions que nous rejetons comme de vieilles peaux mortes, n’avons-nous pas perdu toutes nos illusions, l’érosion de la foi en quelque principe que ce soit n’est-elle pas totale ? Nous ne gardons que ce qui est strictement utilitaire, n’entretenons nos monuments que parce qu’ils alimentent le tourisme, nous payons un hommage de bouche à la culture d’autant plus appuyé que nous savons mener un combat d’arrière-garde, aussi bien contre les modes anglo-américaines que contre la submersion par le capitalisme chinois.

Dans ces conditions, tandis que les algues vertes engorgent nos plages bretonnes, quand nos campagnes et bientôt nos mers se hérissent d’éoliennes comme des piques, quand une stupide publicité défigure nos bords de route et interrompt répétitivement les films que nous nous plaisons à regarder pour nous asséner ses mensonges et ses ritournelles, quand tous les phénomènes naturels sont dépouillés de leur mystère par des explications scientifiques qui satisfont tout le monde, quand l’orgueil humain s’est affirmé en marchant prosaïquement sur la lune et en y plantant un drapeau, signe de notre incorrigible complexe de supériorité, comment, en ce siècle qu’on appelle le XXIe, peut-on encore être poète ?

Nous n’envisageons plus la lumière solaire, le scintillement des étoiles, les nuées, la foudre, le frémissement et les colères du vent que comme de simples phénomènes physiques et météorologiques. La lune ne saurait plus être pour nous ni une coupe d’ambroisie suspendue dans le ciel, ni le séjour des défunts, ni l’amie des amants. Quelle place y a-t-il pour la poésie ? En cette époque qui est la nôtre, est-il possible encore de contempler, de rêver, d’être inspiré par un paysage, un vers, une aurore ? Comment, fermant les yeux sur la laideur du siècle, peut-on encore être sensible à la beauté du monde ?

A ceux que traversent ces doutes répond ce livre. L’auteur cherche à nous arracher à cette insensibilité, engendrée par la force de l’habitude, et qui est une sorte de torpeur, de sommeil ou d’inconscience.

Sans doute, pour avoir un regard neuf sur toutes choses, obtenir cet œil qui décrypte et cette parole qui s’étonne, faut-il d’abord que nous soyons « dépaysés » : il faut voyager loin, dans l’espace et dans le temps. Aussi nous emmène-t-il avec lui à l’autre bout de la terre et remonte-t-il dans le temps à la source même de notre civilisation ; c’est pour mieux nous accrocher à l’origine de notre langage humain, issu du Verbe.

Pour retrouver le sens de l’inspiration, il se tourne, et nous invite à nous tourner vers cette poésie védique, qui célèbre l’Auteur de la manifestation cosmique, de cette émission sonore qui engendra l’univers :

« Le Poète, notre Père, qui a pris place comme oblateur,

offrant tous ces mondes en oblation… » (Rig-veda X. 81.1)

« L’Artisan universel est vaste en sa pensée, vaste en son envergure.

Il est l’Instituteur, l’Ordonnateur, la ressemblance suprême. » (Rig-veda X. 82. 2)

« Lui qui connaît tous les états, toutes les essences,

Seul en mesure de conférer des noms aux Dieux. » (Rig-veda X. 82. 3)

« Celui qui a affermi le Ciel robuste et la Terre,

Qui a fixé le soleil, établi la voûte céleste,

Qui dans l’atmosphère mesure l’espace :

Quel est-il ce Dieu, que nous le servions par notre oblation ? » (Rig-veda X. 121. 5)

« En secret ont été déposés trois des quartiers de la Parole.

Celui qui les connaît deviendra le père du Père ! » (Atharva-veda II. 1. 2)

Cet Un, par son ardeur brûlante (tapas), son désir créateur, s’est projeté dans la manifestation, s’est offert lui-même en sacrifice comme victime pour être immolé, c’est-à-dire divisé, démembré par les Dieux auxquels il a donné naissance, afin d’engendrer la multiplicité des êtres et la diversité du monde.  Mais lui-même demeure à tout jamais une interrogation. C’est pourquoi les bardes védiques l’appellent « Qui ? » (Ka), « Quel est-il, ce Dieu, que nous l’honorions… » :

« Qui  sait en vérité, qui pourrait l’annoncer ici,

D’où est issue, d’ou vient cette manifestation cosmique ?

Les Dieux sont en deçà de cet acte créateur,

Qui sait d’où elle émane ? » (Rig-veda X. 129.6)

« Vous ne connaîtrez pas Celui qui a manifesté ces mondes,

Quelque chose d’autre vous a fait écran. » (Rig-veda X. 82. 7)

« Il est entré dans les générations ultérieures en masquant celles d’avant. » (Rig-veda X. 81. 1)

Mais « le Poète, notre Père », l’Instaurateur, l’Auteur de ce poème qu’est le cosmos, est avant tout un Proférateur, il a manifesté l’univers grâce à sa Parole, moyen de sa profération. Les trois quarts de cette Parole, « montés là-haut » ou « sis dans le secret », « sont l’Immortel au Ciel », mais « le dernier quart est demeuré ici, d’où il s’est développé en tous sens », entrant dans toutes les existences.

Cette Parole (Vâc) aux trois quarts indicible et non manifestée, exprimée et immanente dans son quatrième quart, est donc la Déesse-Mère, la « Souveraine Lumière » (Virâj), la Substance suprême (Para-Prakriti) de cet écoulement créateur, et nous sommes tous ses enfants. Cette Mère divine, épouse et puissance du Principe Procréateur originel, assure ses adorateurs :

« Quiconque j’aime, je fais de lui un puissant, j’en fais un porteur de formules, un voyant, un sage. » (Rig-veda X. 125)

Tous les êtres, dieux et hommes, résident en elle ; par libre grâce, elle élit qui lui plaît et en fait un connaisseur de la vérité et un façonneur de formules sacrées efficaces. Elle va jusqu’à affirmer :

« C’est moi qui enfante le Père au sommet de ce monde. »

« Quand fut prononcée à l’origine la première Parole,

et qu’on donna des noms aux choses,

ce qu’il y avait en celles-ci de meilleur, de pur,

et qui était caché, se révéla avec amour.

Quand les Sages eurent formé la Parole en leur âme,

comme se purifient les grains par le crible,

alors les amis connurent ce que c’est que l’amitié.

La beauté s’imprima sur leur langage.

Ils suivaient par le sacrifice les traces de la Parole :

ils la trouvèrent, qui était entrée dans les poètes.

La ramenant, ils la partagèrent de multiple façon.

Les sept sages l’ont fait retentir.

Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole ;

plus d’un qui entend ne l’entend pas.

A celui-ci (qu’elle élit), elle a ouvert son corps

comme à son époux une femme aimante aux riches atours. » (Rig-veda X. 71. 1-4)

Suivant pas à pas les traces de la Parole et amoureux de Sarasvatî, le Flot de cette parole poétique divine, l’auteur de ce livre, s’étant ressourcé dans cette  tradition primordiale védique et hindoue, nous pousse à redevenir capables nous aussi de communier dans la beauté intrinsèque d’une perspective spirituelle et d’une vision métaphysique s’exprimant dans le galbe d’une forme poétique. Il fait des rapprochements inattendus entre différentes significations, jette un regard nouveau sur de vieux textes, prend souvent appui sur des affinités linguistiques, met le doigt sur des coïncidences. En explorateur inlassable des puissances du verbe, il établit des connexions hardies, découvre des sens cachés, il essaye d’atteindre à la fois l’élégance du style et la profondeur du sens.

De cette plongée dans la fontaine védique, il puise assez d’intuitions fondamentales et de compréhensions essentielles pour se porter ensuite avec une grande ouverture de cœur vers diverses autres grandes traditions, et nous en faire goûter les délices avec autant d’enthousiasme que de fraîcheur. Il nous entraîne ainsi dans un parcours initiatique en quête de la découverte de la vérité, de la beauté et de la poésie à travers différentes approches du sacré, avec beaucoup de ferveur,  de pureté, et d’intensité.

Un grand souffle parcourt cet itinéraire à travers différents univers, en des mondes qui parfois s’ignorent mutuellement ; l’auteur, en guide expérimenté, passe d’un contexte à un autre avec aise, nous livrant à chaque fois généreusement ses clefs de compréhension. Il butine joyeusement ces fleurs que sont les sagesses de tous les peuples, nous incitant à distiller aussi notre nectar, ne négligeant aucun aspect de cultures qui habituellement nous sont peu connues ou pas du tout.

Après ce grand tour d’horizon, il revient à notre enracinement dans nos traditions celtiques, et même à notre bonne vieille poésie française, que nous laissons gésir en nos mémoires ; il ravive notre sensibilité, et y trouve maints sujets à s’émerveiller. Les scientifiques contemporains, astrophysiciens et autres, ne sont pas non plus laissés de côté, et il sonde  les dimensions métaphysiques de leurs découvertes et de leurs interrogations.

Ne cherchons pas en ce livre la précision de l’érudition, car il ne prétend pas être savant, il est même un brin dilettante, effleurant les sujets, et sautant d’un thème à l’autre. Mais il  faut apprécier l’amplitude de la vision, l’attitude alerte et la volonté inlassable de déchiffrement, le souffle lyrique et tendre qui l’anime, l’unité qui se dégage de ces divers aperçus, et sa capacité de ré-enchanter le monde. Si nous nous laissons être emportés par l’auteur, nous nous rendrons peut-être compte que cette terre qui nous sert de support, n’est pas une réalité ordinaire, triviale, matérielle, exploitable à merci. Non, pour reprendre les termes des voyants védiques :

« Elle fut à l’origine une onde au sein de l’océan.

Les Sages allaient à sa recherche avec leurs magies.

Au plus haut firmament est son cœur,

Cœur immortel de la Terre enveloppé de vérité. » (Atharva-veda XII. 1. 7)


Née à Marseille en 1942, Tara Michaël est Docteur en Études Indiennes à la Sorbonne, diplômée de l’École Pratique des Hautes Études, section Sciences Religieuses, Chercheur honoraire au C.N.R.S. Auteure de nombreux livres sur les voies de yoga, le Shivaïsme et les danses de l’Inde, Tara Michaël apporte ses compétences et son expérience de l’univers de la tradition hindoue. Résidant à Arles, elle propose des cycles de conférences sur les divers aspects de cette tradition.

 

 page 19, Sous les auspices du cygne


   So-ham, en sanskrit: « je suis Lui » – le Brahman, l’Âme Universelle – et c’est le son que fait le souffle en l’homme, réponse à sa question : Ko’ham ? qui suis-je ? Le Hamsa, c’est le cygne migrateur. Les penseurs indiens y virent, par l’homophonie et la beauté de l’oiseau, le symbole de l’âme, de la parole, du souffle qui les relie.  Ce qui respire en nous est ce qui nous inspire. Nous prononçons son nom,  il meurt et renaît incessamment. Dans ses transmigrations, notre corps est le delta de son séjour. Le souffle créateur qui porte l’âme ailée peut se traduire en grec : pneuma. Et Psyché, l’âme parcourue par le souffle de vie. Poiesis, c’est la « création », soutenue par la parole et la connaissance, Logos qui, comme un arbre,  maintient ouvert l’espace entre ciel et terre.

Mais le cygne Hamsa, dans le Bhâgavata-Purana, ancien texte qui raconte les incarnations de Vishnou, désignait aussi :

(…) « la » caste unique, à l’époque où il n’y avait qu’un Véda, qu’un Dieu, et une caste. »

Dictionnaire de la sagesse orientale.

   Le blanc est l’aube et la somme des couleurs, la pureté de l’unité.

Sonus, « le son » en latin, et svan en sanskrit, « résonner, chanter »,  auraient la même racine. Est-ce parce que swann veut dire le cygne en anglais et qu’il chante ? Mais le chant du cygne n’est peut-être triste que dans nos terres sédentaires, excédentaires d’Occident qui ne croient plus dans le retour des âmes. Ses migrations sont dites en Inde en accord avec les cycles cosmiques, mais –  ou par conséquent ? –  il symbolise un esprit libre et créatif dans sa quête.   

 

Appelé Hintha dans le Bouddhisme, il apparaît aussi en Thaïlande, Birmanie, Indonésie…

Les neiges éternelles – encore pour l’instant – des Himalayas, demeures des dieux, peuvent représenter son plumage immaculé d’où coule la vie pure de l’eau avec tout l’immense symbolisme qui est attaché à elle.

Les anciens interprétaient le vol, le chant, l’appétit des oiseaux comme des présages à respecter, envoyés par les dieux. D’où le nom auspices. Tout parlait, selon eux.

… et le savoir des saumons

   Sous la forme d’hymnes, d’épopées, d’aphorismes, de paraboles, de rituels, le langage poétique a toujours fait corps avec le verbe de ceux  qui essayaient de relier l’homme au Divin, collectivement dans les célébrations ou individuellement chez les mystiques.  La parole semble remplir l’espace vide autour de qui la prononce et ainsi, peut-être parce que physiquement invisible elle-même, nous faire toucher à l’invisible métaphysique.

La poésie, célébrée et portée au plus haut en des temps antiques, peut être un pont entre les plans de notre être, entre la manifestation physique, terrestre, et les mondes lointains, cosmiques ou intérieurs.  Comme on le dit pour les mathématiques, elle peut être une dimension objective du réel, le traversant dans son immensité et son intimité, à laquelle nous connecter et par laquelle apprendre.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers lui-même. Et le Verbe s’est fait chair. Et rien de ce qui n’a été fait n’a été fait sans lui.

   Tout le monde connaît ces paroles de l’Évangile de Jean. Le fondement créateur de la parole de Dieu, de l’Esprit ou  quel que soit son nom se retrouve dans toutes les cosmogonies. Remonter vers le Divin le cours du Verbe, voir en quoi la poésie est, à l’intérieur de lui ou à sa surface même, son Soleil caché à naître, déjà né pour certains, comment elle peut nous ramener  avec lui vers la source où s’unir à nouveau,  nous entraîner aussi vers l’océan, saumons omniscients d’âges en nage par les cycles, c’est aux prémices de ce voyage que ce livre s’essaie.

Anachronique éternité et Nouvel Âge

   Il arrive que je me dise que c’est presque un miracle que la poésie survive encore de nos jours. Pourtant, un million de personnes à l’enterrement de Victor Hugo, en 1885, c’était hier. Pourtant, la joie dans le cœur des enfants,  l’amour qui s’éveille dans celui des adolescents continuent. Comme le disait Hugo lui-même :

Qui ira jusqu’au bout du rire d’un enfant ?

   Le monde d’aujourd’hui est si à l’opposé de l’espace poétique que son murmure me fait l’effet d’une petite rivière miraculeusement demeurée au pied des gratte-ciels d’une mégalopole. Le poète était éternel, il est presque devenu anachronique. Parce que nos temps ne cherchent plus à épouser le cours éternel duDharma mais aussi parce que certains poètes ont tant promis sur le monde, engagés et trompés, engageant et trompant, dans des causes politiques par la suite révélées dans leur erreur et leur horreur. Beaucoup se sont accommodés de sociétés inégalitaires et de l’injustice, et n’ont pas vu venir le monde qui est le nôtre et ses causes profondes. Ils n’étaient pas aussi parfaits que leurs vers ; habités en quelque sorte par leur propre césure, et censure, ils ne rimaient pas avec eux-mêmes. Ce n’est pas toujours facile de le faire. Et plus on parle, moins ça l’est.

   Ils n’ont pas fait résonner en temps voulu une voix véritablement originale et à contre-courant, non pas réactionnaire, mais plutôt dans un autre courant, qui réunit  contre lui – signe de la vraie nouveauté – toutes les autorités séculaires, cléricales, et leurs fidèles habituellement hostiles entre eux. Habituellement hostiles entre elles. Les autres poètes, ou l’autre poésie qui le faisaient n’avaient pas beaucoup droit de cité. Et ce n’est pas fini.

   C’est le monde entier qui est en cause, et le poète en s’adaptant se discrédite encore aux yeux de ceux qu’il doit guider. Les hommes reconnaissent la voix de la vérité, même s’ils ne lui obéissent pas. Le poète qui l’a fait entendre, et a mis sa vie en accord avec elle, a fait ce qu’il devait. Nous nous lassons plus vite de nos remèdes que de nos maux, et nous appelons dépassées les paroles que nous ne voulons plus entendre pour un monde que nous n’espérons plus changer.

   C’est par l’intégrité des poètes et l’incarnation de leur propre verbe que la poésie pourra encore être écoutée par les hommes autrement que comme un beau mensonge, un horizon inaccessible.

   L’idée du désenchantement du monde, fin de la croyance, mais surtout de la voyance, n’est pas nouvelle mais elle est toujours vraie. Les excès des superstitions et des obscurantismes, les inquisitions religieuses ont vu leur succéder les inquisitions  scientifiques et intellectuelles pour faire la chasse à l’étrange qui inquiète mais aussi au merveilleux et à un sacré plus vastes. L’onde du Nouvel-âge a ses dérives et ses écueils, mais ce mouvement est avant tout un retour de l’espérance, de la quête de connaissance et de l’amour. La science la plus avancée à l’Occident, depuis le Nouveau-Monde et la Californie, a fini par retrouver les terres et les termes même des textes éternels de l’Orient, et leurs rivages se saluent, baignés par les vagues d’un seul Pacifique Océan.

 

 

 

p 85, Le Concert des Soufis

 

 

 

(…) il faut savoir que les mystiques ont une conversation secrète avec chaque autre atome des cieux et de la terre, une conversation sans restriction ni limite, car elle consiste en paroles qui proviennent de la mer des paroles de Dieu.

Ghazâli.

 

Il faut aller chercher le savoir jusqu’en Chine

Mahomet.

 

 

   Comme le sanskrit shruti, l’arabe sama’ veut dire audition. Mais le Sâma véda, c’est aussi le savoir des hymnes… Quant à sa et ma, ce sont les deux premières notes qui accordent le sitar avant le concert. Coïncidence ou reprise d’un enseignement rencontré par les musulmans sur la route de leurs conquêtes ou explorations ?

Le sama’ est un véritable office liturgique, participation mystique et mise au diapason d’un cosmos sacralisé où toute chose célèbre la louange de Dieu.

Eva de Vitray-Meyerovitch

   Cette louange de Dieu, c’est le Dhikr, prononcé « Zikr ». Dans Le Maître de la Puissance, Ibn Arabi dit que chaque chose la chante à sa façon, dans la pluralité tournée vers l’Unique : dans un premier stade, le mystique perçoit tout noyé par un seul chant, mais il apprend ensuite à en distinguer les innombrables voix.

Il y a deux paraboles parallèles qui se croisent parfois. Celle de l’ordre du monde avec ses lois pures, correspondant à l’âge d’or où les créatures vivaient en harmonie avec elles. Cet ordre est toujours là, accessible, mais l’humanité ne le respecte plus, mis à part quelques « saints » ou « sages ». Le reste des hommes vit dans la seconde parabole de la confusion, le refus de cet ordre supérieur qui redonne son sens à la vie. Dans ce monde dissonant et insensé que nous avons créé, l’idée d’un concert cosmique peut elle-même apparaître insensée. Mais dés qu’on s’éloigne un peu de la société pour se reconnecter à la Nature sur une grande échelle, ou à l’infiniment petit, l’ordre réapparaît.

   La violence existe aussi dans la Nature, mais humanité et monde naturel forment un tout relié. Une humanité en paix avec la Nature l’influencerait. Rappelons-nous simplement le comportement de certaines bêtes féroces en face d’êtres très évolués – le loup de Gubbio et Saint-François d’Assise par exemple – ou la relation qu’ont encore certains peuples avec les autres créatures, et nous comprendrons ce que pourrait être la Terre. Les parcs naturels où les animaux recommencent à ne plus craindre l’homme en donnent un avant-goût. Rien n’est définitif, tout s’influence et évolue. Hugo chante ce rêve dans La légende des siècles :

Jours inouïs ! le bien, le beau, le vrai, le juste,
Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l'arbuste ;
L'aquilon louait Dieu de sagesse vêtu ;
L'arbre était bon ; la fleur était une vertu ;
C'est trop peu d'être blanc, le lis était candide ;
Rien n'avait de souillure et rien n'avait de ride ;
Jours purs ! rien ne saignait sous l'ongle et sous la dent ;
La bête heureuse était l'innocence rôdant ;
Le mal n'avait encor rien mis de son mystère
Dans le serpent, dans l'aigle altier, dans la panthère ;
Le précipice ouvert dans l'animal sacré
N'avait pas d'ombre, étant jusqu'au fond éclairé ;
La montagne était jeune et la vague était vierge ;
Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,
Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant,
Et rien n'était petit quoique tout fût enfant ;
La terre avait, parmi ses hymnes d'innocence,
Un étourdissement de sève et de croissance ;
L'instinct fécond faisait rêver l'instinct vivant ;
Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent,
L'amour épars flottait comme un parfum s'exhale ;
La nature riait, naïve et colossale ;
L'espace vagissait ainsi qu'un nouveau-né.
L'aube était le regard du Soleil étonné.

Les Vêtus de laine et leur grand tapis cosmique

   Soufi signifie vêtu de laine. Agneaux, moutons et brebis offrent de quoi se nourrir, se couvrir et tisser le grand tapis cosmique, le mandala de laine des nomades. Mais les pacifiques fous de Dieu soufis sont aussi dans le souffle et l’haleine d’Allah, Celui qui est, le Bien aimé auquel ils désirent unir leur âme. Aujourd’hui, nous savons que notre corps a quinze milliards d’années, et nous saurons demain qu’il n’y a pas de sens à dater l’Univers, comme s’il pouvait ne pas avoir été, et ne pas être un jour. Alors nous saurons que notre matière et notre esprit sont eux-mêmes constitués et constitutifs de cette Éternité et de cet Univers. La froideur n’est pas de mise face à cette immensité, seuls les arts, le silence, un langage sensible peuvent lui donner une forme sans trop l’appauvrir. Comme le dit le poète Christian Bobin :

Peut-être n’avons-nous jamais eu le choix qu’entre une parole folle et une parole vaine.

… pour ceux qui ne veulent encore ni entendre ni voir.

Le soufi Djallal Al Din Rumi, qui vécut en Perse au 13ème siècle de l’ère chrétienne, fut l’inventeur – comme on « invente » un site archéologique en le découvrant – de la danse des derviches tourneurs, les Mevlevis, par laquelle les mystiques participent à la danse cosmique. Il nous dit dans le Rubai’yat :

Cent vagues se brisent dans l’océan sous le vent du sama’

Tout cœur n’est pas digne de vivre le sama’

Le cœur qui s’est uni à l’océan des cœurs

Sous ce vent se met à frémir et réclame le sama’

 

Nous sommes tes hôtes et les hôtes du sama’

Ô âme des compagnons et sultan du sama’ !

Tu es l’océan de la douceur et la mine du sama’ :

Que soit ornée pour toi la cour du sama’

Ô jour, lève-toi, des atomes dansent,

Les âmes, éperdues d’extase, dansent.

À l’oreille, je te dirai où l’entraîne la danse.

Tous les atomes qui peuplent l’air et le désert,

Sache bien qu’ils sont épris comme nous,

Et que chaque atome heureux ou malheureux

Est étourdi par le Soleil de l’Âme Universelle

   La question est de savoir évidemment comment un poète du 13ème siècle pouvait savoir que les atomes existent, et qu’ils tournent, même si déjà la Grèce antique le pensait avec Démocrite au 4ème  siècle avant notre ère, et si l’atome correspondait à une certaine idée de l’infiniment petit dans les spéculations humaines, dont la poussière ou le grain de sable peuvent donner l’intuition.

Cette question se repose avec Mahmoud Shabestari, lui aussi iranien, mort en 1320 :

 

Sache que le monde tout entier est un miroir,

Dans chaque atome se trouvent cent Soleils flamboyants.

Si tu fends le cœur d’une seule goutte d’eau,

Il en émerge cent purs océans.

Si tu examines chaque grain de poussière,

Mille Adam peuvent y être découverts…

Un Univers est caché dans une graine de millet ;

Tout est rassemblé dans le point du présent…

De chaque point de ce cercle,

Sont tirées des milliers de formes.

Chaque point, dans sa rotation en cercle

Est tantôt un cercle, tantôt une circonférence qui tourne.

   Rumi et Mahmoud Shabestari s’exprimaient de façon poétique car ils ne pouvaient pas faire autrement face à leur vision : c’est la voie mystique vécue qui les a conduits à la poésie.

La poésie authentique ne peut être que recherche de la vérité, même si le poète se dit athée. L’exigence de la vérité de la vision, de la compréhension et de la parole sont ses conditions, comme celles de la philosophie et de la science. La poésie est le son que rend le mystique touché par Dieu, comme la flûte de pan répondant au souffle en le répandant.

Exactitude poétique et exactitude scientifique

   Qu’est-ce qui distingue alors, si la poésie est exigence stricte de vérité, le langage du poète du langage scientifique, à part l’absence de formules mathématiques et de néologismes techniques ?

   Chez  Rumi et Shabestari, la précision et la vérité sont là, mais on sent l’émotion devant la grandeur de la vision. En suivant l’immobilité ou la mouvance des choses, sans cligner de l’œil, attentif, l’homme cherche les mots justes, ni hâtif, ni emphatique, et sa parole devient belle par sa fidélité, sa profondeur. Mais surtout, la pensée des deux soufis est analogique, par leurs images du miroir, du cœur, du caché. Le scientifique qui récuse toute comparaison comme éloignement de l’objet d’étude, dira que le poète fait de l’anthropocentrisme en projetant ses références humaines sur le monde. Le mystique lui répondra que ce sont les scientifiques eux-mêmes qui disent que tout l’Univers s’est uni vers l’émergence de l’homme et de sa conscience, et que ce sont pourtant eux aujourd’hui qui reculent devant cette identité et cette filiation proclamées… La quête de la connaissance n’amène pas toujours la sécurité qu’on pourrait y chercher, mais d’autres quêtes et d’autres responsabilités. C’est pourquoi la plupart des chercheurs, quelle que soit leur discipline, balisent et banalisent très vite le champ du réel pour ne pas se trouver face à leur liberté absolue, source d’ivresse mais aussi d’angoisse. Pourtant, l’exigence de vérité du scientifique dans son langage et son désir de comprendre profondément forgent parfois sa langue de façon poétique, où l’on sent la tension, la passion vers le but. Il épouse alors pleinement le Réel, laissant le monde infuser ses paroles, s’il sait s’accorder à l’émotion qui le gagne dans sa contemplation. Adhérer simplement à la Vie amène à l’adorer.

Univers sensible

   C’est parce que notre corps et notre conscience sont faits de l’Univers qu’ils sont les plus à même de le connaître. C’est l’origine du savoir de Rumi et Mahmoud Shabestari. Nous sommes des êtres sensibles, par nos sens, nos sentiments, par notre âme et ainsi jusque sur les plans les plus subtils. Sagesse et Compassion sont encore sensibles. C’est cette sensibilité qui nous permettra de comprendre un Univers qui l’est aussi car c’est lui qui nous a faits ainsi. Notre corps et notre esprit sont capables de comprendre l’Univers quand la fibre de notre bois devient onde de rivière coulant. Nos outils technologiques nous éveillent autant qu’ils nous endorment et appauvrissent les multiples dimensions du réel : ils ne peuvent l’appréhender. Étrange mot qu’appréhension où l’ouverture se mélange à la crainte, comme un premier acte d’amour.

D’Amon en Avalokiteshvara

   Lorsqu’on imagine la taille de l’Univers, puis qu’on revient à soi et qu’on plonge enfin dans son propre esprit en se rendant compte de toutes les découvertes et les savoirs de l’homme, de ce qu’il est capable de comprendre de cet Univers, alors il apparaît que l’homme et lui ne peuvent être séparés, qu’ils ne peuvent être l’un et l’autre que des Univers mentaux : la matière ne peut pas exister séparément, sans quoi cette interaction entre esprit et matière ne pourrait avoir lieu. Quand notre attention revient, depuis cette compréhension, vers le monde et son état, alors, nous sommes un peu comme Avalokiteshvara – le Seigneur qui regarde vers le bas, le Seigneur qui entend les supplications du monde, ou encore La voix et la lumière du monde - dont la tête éclata de douleur en voyant les souffrances du monde. Comme le Soleil rougit et devient cœur saignant en posant son œil blessé à l’horizon des hommes, à l’aurore et au crépuscule. L’amour, la révolte, les arts mais jamais un regard purement analytique, peuvent exprimer, non réfuter et réprimer, la réalité de la souffrance humaine.

   Le Christ reproche aux hommes de remplacer la doctrine du cœur par celle de l’œil. Le cœur, c’est avant tout le siège de la pensée dans l’Antiquité et jusqu’à la fin du Moyen-âge, mais d’une pensée sensible et résonnante. L’œil, c’est celui du scientifique qui ne voit que ce qu’il explique et reproduit … terrible myopie sensorielle et intellectuelle, contraire à la vie même.

   « Connaître, c’est naître avec ». Cette vérité, nous l’entendons sans comprendre qu’il s’agit de retourner avec les choses à leur source pour plonger en elles. « Connaître » en termes bibliques, c’est s’unir à sa femme, l’aimer, avec la joie et la fécondité du couple. La connaissance ne peut-être qu’un geste amoureux respectant ce que l’on connaît.

From Bodhi to body

   Ce n’est peut-être pas un hasard si le mot corpus signifie ensemble de textes, et si body, qui signifie corps en anglais s’entend bodhi, c'est-à-dire conscience éveillée en sanskrit. Notre corps et notre conscience désignés par un même mot aux deux polarités, des deux côtés du continent indo-européen, selon qu’on les considère depuis l’esprit ou la matière : joli clin d’œil entre soleil levant et couchant.

On connaît la parole de Protagoras le sophiste :

L’Homme est la mesure de toutes choses.

   Reprise à la Renaissance, elle  doit se comprendre non dans le sens qu’il est juge et aune de tout, et a tous les droits, mais ainsi : en mesurant l’homme, en le comprenant comme on mesure une fleur ou un temple, on peut comprendre le Tout et ses lois, dont l’Homme, comme fractal, garde la mémoire. C’est le sens de cet adage sur le temple d’Apollon à Delphes :

Homme, connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux.

   A travers son corps et son esprit, usant d’eux comme d’une lentille de microscope, de télescope, d’un poste de radio, l’homme possède les instruments lui permettant d’entendre, dans le double sens d’audition et de compréhension, l’Univers, bien plus que les outils scientifiques qui le rivent à un seul de ses sens et à son seul raisonnement. La science cherche à nous imposer un monde où matière et cerveau mettent tout le reste entre leurs parenthèses. Paradoxalement, le physique dense, dans sa hâte,  se brise sur le subtil de l’esprit serein, comme un corps lancé dans sa vitesse aveugle sur la surface calme d’un lac. Le savoir poétique est tout autre.

Voyante déesse

   Dans le Dutch Palace de Cochin, au Kérala, sud de l’Inde, il y a une peinture murale extraordinaire d’une déesse dont tout le corps est constellé d’yeux. Elle exprime cette voyance en nous inscrite, attendant notre propre regard. Vision troublante qui délivre un enseignement profond directement à notre âme : tout notre corps est capable de voir, par chacune de ses cellules, chacun de ses atomes ouverts. En même temps, ces yeux ouverts sur le corps magnifique de la déesse font naître un désir, et évoquent une autre porte féminine de la vie. L’œil est l’organe du voir et du savoir.

L’œil est la lampe de l’âme, si l’œil est pur, tout le corps est pur.

Matthieu, 6, 22

   On a déjà évoqué le sens biblique et amoureux de « connaître ». La connaissance véritable est amoureuse et source de joie – c’est la « Gaie science » alchimique. Elle abolit la distance entre les êtres et réunit les contraires, non pour les opposer mais pour les épouser. Dans le Shivaïsme du Cachemire aussi, le corps tout entier est un outil de connaissance, et le maïthuna représente la connaissance parfaite où Shiva, l’Esprit mâle, est uni à Parvati, sa Shakti, représentant la manifestation sous sa forme d’énergie et de matière. En même temps, la connaissance de cette dimension apportée par le corps est vouée à la finitude, périssable et ne doit donc pas être absolutisée. Le corps n’est qu’un des aspects de la Création et le cultiver seul conduit à s’y enchaîner. Mandala de sable éphémère, il peut refléter et exprimer le Dharma, mais celui-ci est touché par l’Esprit de l’homme, seul véhicule indépendant du temps.

Structures semi-cristallines

   Les parois des sanctuaires musulmans, tombes et mosquées, sont constellées de ce que les mathématiciens appellent des structures quasi ou semi-cristallines. Ispahan en est un exemple. Ce sont des figures géométriques – il faut entendre dans « géo-mètre » la Terre et la mesure – qui se diffusent sans jamais se répéter à l’identique, sur des lignes qui paraissent des hymnes et des danses, aussi rigoureuses qu’étourdissantes, des étoiles rayonnantes, des hexagrammes, des fleurs découpées dans le marbre, peintes ou marquetées. Ces lignes droites ou courbes déclinent le Verbe de Dieu pour toujours renaître à l’aube d’autres paraboles. Par les figures quasi-cristallines, l’Univers se révèle à l’infini, se revoile et se dévoile en même temps. On a l’impression que tout est point, droite, courbe et sphère simultanément en lui : l’enseignement que seul l’instant existe, mais que le temps est son voyage, et l’éternité sa demeure. Les murs constellés d’atomes et d’astres des mosquées se taisent et regardent dans l’espace de vacuité éveillée de leurs immenses cours, l’originelle eau du bassin central et les pigeons nuages d’ailes duelles en allées battant de la paupière en composant de mouvantes ondes et ondées qui décillent nos cieux. Les temples sont à l’image du monde, de Dieu, de l’Homme. Nous sommes nous aussi figures semi-cristallines – à moitié Christ puisque déjà christophores, quasi-cristallines dans les deux sens italiens du mot quasi : « comme », et « presque » Christ. Nous sommes une de ces lignes et de ces figures dans le grand kaléidoscope du monde.

   Quand on observe le voyage complet de Vénus dans le ciel, on s’aperçoit qu’elle dessine une parfaite étoile à cinq pointes, avec une boucle au bout de chaque pointe. Peut-on croire au hasard ?

La leçon de la tombe ouverte

   Il arrive un moment, dans la contemplation du Beau qui a cherché sincèrement à dire le Vrai pour le Bien, où tout se met à tout refléter, ne réfutant plus rien que pour notre mémoire. L’homophonie de l’être et lettre interpelle. Le son, la vibration les réunissent. Dans une ancienne tombe de la première Delhi musulmane, au Qutb Minar, chaque pierre est totalement sculptée de calligraphie arabe. À l’intérieur, cette question me vint : est-ce la pierre qui soutient la lettre, ou la lettre qui soutient la pierre ? L’artiste, par la perfection de son œuvre, mille ans après, continuait de graver  que nous sommes soutenus par le Verbe, que c’est lui qui maintient la matière, la crée, l’ordonne. Ce que les hindous appellent le Nâda Bindu, le son qui soutient l’Univers, symbolisé par le Nâda-Brahman, l’AUM – prononcé « AOM » où l’on entend le début de l’Alpha et l’Omega, dont l’homme est l’écho, et qui s’entend à l’envers : « moi ».

Ô Bhaïravi, chante « OM », le mantra de l’union amoureuse de Shiva et Shakti, avec présence et lenteur. Entre dans le son, et lorsqu’il s’éteint, entre dans la liberté d’être.

Entre dans le centre du son spontané qui vibre de lui-même comme dans le son continu d’une cascade ou, mettant le son dans les oreilles, entends le son des sons et atteins Brahman, l’immensité.

Vijnânabhaïrava tantra, trad. de Daniel Odier

   Le bruit blanc de l’eau contient tous les sons si on l’écoute… symbole du Nâda-Bindu. Le blanc est son équivalent chromatique, la robe du cygne où sont en attente toutes les plumes de tous les livres. J’étais une fois au Yémen dans une vallée désertique. Un ruisseau qui coulait dans le village le faisait vivre tout entier. C’est le principe de toute sève.

Le son sur la Voie de l’harmonie et de l’énergie

Ueshiba Sensei, fondateur de l’Aïkido, est considéré comme un éveillé par d’autres maîtres spirituels. Il a parlé du son primordial dans certains de ses poèmes.

Du son sacré su

Cinquante vibrations émergèrent

Sur la terre afin d’établir

Le royaume merveilleux

De samuhara (1) 

 

A l’intérieur du sang rouge

Les kototama (2) 

Se forment

Et créent sans cesse

Un nombre illimité de techniques merveilleuses

Lorsque le ciel et la terre

Ne font plus qu’un à l’intérieur de vous

L’aiki et sa résonance

Font naturellement de vous

Un serviteur des dieux

La Voie est accomplie

La gloire des dieux étincelle,

La porte de pierre est ouverte une seconde fois

Et le Pont Flottant du Ciel (apparaît).

Aïkido, Enseignements secrets

 

Shruti

   Si l’on veut essayer d’approcher ce que peut être le concert, le sama’, imaginons-nous, ou rappelons-nous un groupe de musiciens en train d’improviser ensemble ou un orchestre, dans un crescendo inouï dont on ne sait jusqu’où il va aller,  et imaginons aussi que tout ce que nous avons entendu alors ne soit que les premières notes du véritable sama’. Pourtant, si nous étions distraits par quoi que ce soit d’autre, nous perdrions aussitôt la symphonie. C’est ainsi que les choses se passent, disent ceux qui ont la shruti de Vâch, l’audition de la Parole, le sama’ : la symphonie est partout autour de nous, mais nous n’écoutons pas.

Dans ses Notes sur la mélodie des choses, Rilke écrit : 

 Et ce sont les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté. J’ai dit plus haut que l’un perçoit plus, l’autre moins, de l’ample mélodie de la vie ; en conséquence, incombe à ce dernier une tâche moindre ou plus médiocre dans le grand orchestre. Qui percevrait toute la mélodie serait tout à la fois le plus solitaire et le plus lié à la communauté. Car il entendrait ce que nul n’entend, et ce pour l’unique raison qu’il comprend en son achèvement, ce dont les autres, tendant l’oreille, ne saisissent que d’obscures bribes.

Miroirs

   Dans le couvent de Strahov, sur les hauteurs de Prague, tous les murs sont tapissés d’étagères de livres anciens rangés dans un ordre parfait, donnant une géométrie qui semble se répéter à l’infini et tout emplir de la bibliothèque et du monastère. Lors de ma première visite, chaque livre m’y apparut comme une cellule humaine contenant un volume, la connaissance dont notre corps et l’Univers sont engrammés, et pourtant grains de sable dans l’espace de la Conscience cosmique. Chaque cellule contient tout l’ADN, c'est-à-dire toute l’information de la personne et de son histoire. L’information nous constitue, que dit d’autre la génétique ? Le Duomo de Monreale, à Palerme, a le sol complètement décoré d’immenses mosaïques romanes avec leurs métamorphoses sans fin, donnant la compréhension de la géométrie sous tendant l’Univers et palpitant merveilleuse au cœur de nous-mêmes. J’avais l’impression d’y marcher sur les tresses et les constellations d’atomes même du monde.

   Lorsque le poète dit que tout est sensible, il ne fait que rappeler cette vérité : au plus profond de la matière ou de l’esprit, cette matière disparaît en tant que telle et tout devient onde, information. La nature est une œuvre d’art. Certains ne font que prélever et analyser sa poussière, ses pigments et disent la connaître. D’autres l’observent et s’en laissent enseigner. Quand on s’éloigne de la Création, elle se révèle. Quand on y plonge, elle se dévoile. On la contemple, elle nous dit ses secrets. Seul l’éblouissement de nos mots et de nos croyances nous la cache.

Désir d’Infini

   Si Rumi et Mahmoud Shabestari ont perçu l’essence de l’Univers, dans l’infiniment petit et l’infiniment grand, c’est qu’ils en ont eu l’aspiration. Catherine de Sienne a dit :

La seule puissance est dans l’infini du désir.

   Cela nous ramène à la Shakti indienne, la puissance de manifestation de l’Absolu, émue avec lui dans le sens physique et émotionnel du terme, par leur commun désir d’être dans la Création. Lorsque le désir d’Éveil est là, le monde devient non plus un obstacle, mais un révélateur. C’est le sens de la voie alchimique de transformation du plomb en or, celle du tantrisme non dualiste, des « fous de Dieu » qui comprennent que tout ce qui touche l’homme peut être utilisé pour servir à sa Réalisation. À ce moment-là, le rapport au monde est renversé, sans cesser d’être parfois difficile pour autant.

   Le mystique saisit que tout n’est que transformation de la conscience et de la recherche de Dieu, oubli de lui, sommeil, et que tout cherche à retourner au Divin, comme tout en est issu. Les formes du Créé apparaissent comme des métamorphoses de l’Unique et l’intuition réveillée peut les interpréter comme telles.

L’Univers « tourné tout entier, dans un même mouvement » : unus versus, est considéré en Inde comme une prière ou un chant. Univers peut être entendu aussi comme « un seul vers » dans le sens du vers d’un poème qui le résume. Le Nâda Yoga enseigne à entendre les notes du saptak, la gamme indienne, sur un seul son qui oscille à peine. Étonnante expérience à faire. De même, peut être, toutes les paroles sont elles les inflexions, les réflexions d’une Parole. Et qui y accède, accède à toutes les autres.

Praying music

   L’idée d’un concert cosmique parcourt les époques et les civilisations.

Dans son introduction à son livre sur les Védas, Raimon Panikkar écrit :

Les hymnes cités ici sont des prières. Rappelons que l’Univers entier vibre au son d’une authentique prière. Celle-ci est « action sacrée » si elle est accomplie par tout notre être dans la mesure où il incorpore l’entière réalité.

   Comme les Védas et les Puranas, anciens récits mythologiques hindous, la musique indienne raconte l’histoire de l’Univers en chacun de ses ragas, celle aussi de la quête du divin par l’homme.

La première phase d’un concert est l’Alap, Aleph premier, longue période où l’esprit du musicien semble planer au dessus de l’instrument et des eaux de la mélodie. Des notes esquissées, travaillées, lentes, s’étirent et s’éternisent parce que le son émerge de l’Éternité immobile. L’auditeur se pose, s’ennuie peut-être, attend. Puis, de cet ébrouement des eaux parcourues par l’esprit du créateur musicien attendant l’inspiration, émerge, dans la deuxième phase, la mélodie. Elle décline le rag, série de notes ascendantes et descendantes explorée depuis des siècles, où l’artiste exprime un rayon, une couleur – raga – de l’Univers. Cette phase va jusqu’au paroxysme de la vitesse et de la virtuosité, Jhala, au terme duquel elle retombe. Une troisième phase, Jhor, apais

ée et profonde, forte et instruite de ce qui la précède tel un voyageur après un très long voyage, conclut le jour cosmique comme un crépuscule mythique.

Symphonie et synchronie taoïstes

   Tchoang Tseu relate, cité par Jean Grenier dans L’esprit du Tao :

 

 Peimenn-tsh’eng dit à l’empereur Hoang-Ti : Quand j’ouïs exécuter votre symphonie, Hien-tch’eu, prés du lac Tong-t’ing, la première partie me fit peur, la seconde m’étourdit, la troisième me causa un sensation de vague dont je ne me suis pas encore remis. – Cela devait être, dit l’empereur. Cette symphonie renferme tout. C’est une expression de l’action céleste, de l’évolution Universelle. La première partie exprime le contraste des faits terrestres qui arrivent sous l’influence céleste (…) La seconde partie de la symphonie rend, en sons doux et forts, prolongés et filés, la continuité de l’action du yinn et du yang, du cours des deux grands luminaires, de l’arrivée des vivants et du départ des morts. La troisième partie de la symphonie exprime les productions de la nature, le devenir des destinées. (…) Saisir les fils du devenir, avant l’être, alors qu’ils sont encore tendus sur le métier à tisser cosmique, voilà la joie céleste, qui se ressent mais ne peut s’exprimer. Elle consiste, comme l’a chanté Maître Yen, à entendre ce qui n’a pas de son, à voir ce qui n’a pas encore de forme, ce qui remplit le ciel et la terre, ce qui embrasse l’espace, le Principe, moteur de l’évolution cosmique. Ne le connaissant pas, vous êtes resté dans le vague. Mes explications vous ont fait passer de ce vague à la connaissance du Principe. Conservez-là précieusement.

   J’ignore si les parties du concert taôiste correspondent aux indiennes. Dans la troisième partie dont parle l’empereur, on croit entendre la définition de l’Awen des druides… Le métier à tisser évoque le tapis soufi et le Tantra, qui signifie « tendu, tissé avec ». Le Tao et la poésie ont parfois le même goût.

Le Concert des pauvres

Voilà cet ancien royaume. Et la poésie ne s’en est pas allée, mais elle est ce manteau de pauvreté que toutes choses ont revêtue en secret, et de toutes parts autour de nous s’exprime cette ardente et mystérieuse offrande.

Romain Weingarten

   La poésie palpite sous les haillons ou la simple modestie de la pauvreté que François d’Assise (1181-1226) avait épousée comme « une dame ».

Il composa son Cantique des Créatures ou Cantique de frère Soleil après trente-neuf jours de jeûne dans une île du lac Trasimène. Les noms que nous donnons aux choses, les dates à partir desquelles nous ferons recommencer l’histoire, les costumes ou les langues que nous revêtons nous empêchent de voir l’identité, la fraternité des expériences spirituelles : le Poverello jeûnant pendant trente-neuf jours sur une île et proclamant la fraternité de toute la Création n’a-t-il pas compris la même chose que beaucoup de chamanes, et inversement ?

   Si ce chant était attribué à un Amazonien, les mots « Seigneur », « péché », « Très-Haut » remplacés par des mots du peuple de la forêt, beaucoup trouveraient peut-être naïves ou allégoriques ces paroles. Pourtant, il y a de l’animisme et du panthéisme chez François d’Assise et du mysticisme chez les chamanes.

Très haut, tout puissant et bon Seigneur,
à toi louange, gloire, honneur,
et toute bénédiction ;

à toi seul ils conviennent, ô Très-Haut,
et nul homme n’est digne de te nommer.

Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement messire frère Soleil.
par qui tu nous donnes le jour, la lumière :

il est beau, rayonnant d’une grande splendeur,
et de toi, le Très-Haut, il nous offre le symbole.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles :
dans le ciel tu les as formées,
claires, précieuses et belles.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l’air et pour les nuages,
pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau.
qui est très utile et très humble,
précieuse et chaste.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre,

qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
avec les fleurs diaprées et les herbes.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux
qui pardonnent par amour pour toi ;
qui supportent épreuves et maladies :

heureux s’ils conservent la paix
car par toi, le Très-Haut, ils seront couronnés.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour notre sœur la Mort corporelle
à qui nul homme vivant ne peut échapper.

Malheur à ceux qui meurent en péché mortel ;
heureux ceux qu’elle surprendra faisant ta volonté,
car la seconde mort ne pourra leur nuire.

Louez et bénissez mon Seigneur,
rendez-lui grâce et servez-le
en toute humilité !

Les chants de l’errance

   Pauvreté ne signifie pas misère. Les épreuves nous révèlent tels que nous sommes, avec ce à quoi nous nous accrochons, ou que nous refusons et qui nous empêchent de nous relier à quelque chose de plus grand. La poésie naît naturellement parfois de la révolte contre un faux ordre du monde, parfois de l’acceptation de ces épreuves. Les mots qui en surgissent sont beaucoup plus vrais et essentiels, comme les questions qu’ils posent. Et l’art qui en sort a des chances d’y apporter quelques réponses. La musique qui monte des Gitans, des Tsiganes, des Juifs de l’errance, des Noirs américains, des Irlandais, Indiens d’Amérique-Latine ou du Nord nous émeut parce qu’elle est le témoignage du dépassement du désespoir, de la découverte chez ces peuples de quelque chose de plus grand que leur souffrance et que leur oppression, qui ne les a pas détruits, mais instruits, comme la pression sur un charbon le transforme parfois en diamant. Le feu d’une bougie ou des étoiles nous enseigne des choses bien plus claires et grandes que les lustres des riches demeures. Le confort comporte le risque de nous couper du vent, de la nuit, de la terre, de tout ce qui nous relie à la vie telle qu’elle se dit  et se donne elle-même. Le duende, l'inspiration flamenca, s'élabore dans l'attente, le tâtonnement et le travail de l'esprit entravé qui  trouvera l'issue sur de nouvelles pistes, dans le parfum d'autres poussières, par d'autres constellations.

   Les peuples qui n’ont pas répondu à l’injustice par la violence ont gardé intacte et développé leur beauté. Je ne fais pas l’apologie de la soumission, pas plus que je n’idéalise ces peuples. Mais après avoir été victime du pouvoir, le christianisme en a souvent été complice, préférant la sécurité à l’intégrité. Il a rarement dénoncé l’injustice des puissants, non pas pour gagner la Terre et nourrir la violence par la violence, mais par amour de la vérité, du bien, de la justice, des plus faibles, par simple respect de l’Évangile.

   Rentrer dans le jeu de la violence la nourrit et détruit en nous-mêmes la source de la joie, le canal avec le Divin d’où surgit toute créativité avec ses expressions de beauté, de force, d’espoir. C’est la porte étroite interdite aux riches, qui conduit pourtant à l’illimité comme un détroit sur l’océan.

Dans Le langage des oiseaux, le soufi Farid Ud Din Attar raconte cette anecdote :

Un jour, Ibrahim vit un mendiant qui se plaignait de son sort.

– Je suppose que tu as acheté la mendicité pour rien, dit-il.

– Eh ! Quoi, la mendicité se vend-elle ? demanda le mendiant stupéfait.

– Assurément, répondit Ibrahim. Je l’ai achetée en échange du royaume de Balkh. J’ai fait une bonne affaire.



(1) Le samuhara est assez semblable au Tao, le Principe, créant tout depuis le Vide.

(2) Les sons primordiaux AOUÉI

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 

 



 

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