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Bilad Es Sham ( Syrie )

 

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         Alep, juillet 2004, photo dr François-Marie Périer 

 

 

carnet de voyage complet:

 

Syrie Syrie

Horizon

Arabe, langue sans majuscule mais non sans majesté, comme sa religion supposée être – et trahie sur ce point– sans autorité entre l’homme et Dieu. Dieu donc aussi s’écrit sans majuscule. N’est-ce pas le propre de l’éternel de ne connaître d’aube ? Or, si l’univers est une phrase dont on ignore l’origine et le terme, un fleuve sans source ni delta, qu’est-il sinon l’invite – mot résonnant en intérieure urgence – à trouver le code immobile dans la vague ?

 

Ecriture

 

L’écriture arabe tend vers la ligne, vers l’horizon, vers l’origine. Comme des caravanes qui s’élèvent à peine au loin des dunes, comme des hommes en prières ne s’élevant du sol que pour mieux y revenir, les lettres arabes font la part belle à la ligne qui les unit dessous. L’arabe est-il senestrogyre parce qu’il cherche la réintégration à un état premier, plutôt que croire à l’évolution historique ? Le chant du muezzin aussi tend vers le souffle seul que seul Allah habite, sans que la gorge ne propose, n’interpose que la voie comme le lit s’offre au fleuve.

 

 

Musique – amor de lonh

 

Qu’est-ce que la musique sinon un cri que l’on lance pour suivre la voie qu’il a ouverte ? Le chant arabe populaire est une seule plainte poussée par la soif de l’eau et de l’autre que le désert et l’Islam font oasis onirique. C‘est, dans la gorge altérée, l’altérité niée, la même distance de ce – de celles – qui abreuvent, la même fièvre interminable où se déroulent l’obsession, l’arabesque du désir qui ne trouve où s’échouer et se tourne et se retourne sur et contre lui-même et n’accepte ni soleil ni sommeil et dit : «  Ma part manquante seule m’enchante. »

Aussi peut-être les caravanes brunes de l’écriture finissent-elles par devenir folles et le corps de la femme intouchable connaît la métamorphose du narguilé et le hammam essaie en vain d’éteindre l’incendie qu’elle allume, illuminant les sens. La danse n’a de sens, de cesse, tant que celle qu’elle appelle n’a pas ouvert le voile. Aussi ainsi peut-être les fous tournant autour Dieux mêmes quand le soleil dedans fait que tous regards se tournent, les yeux comme les astres, les uns comme les autres chacun en son orbite vers celui qui se consume lentement en lui-même et lumière.

 

Derviches, Bimaristan argun, Alep.

 

Colombes blanches là où étaient les fous. Heureux les pauvres en esprit, heureux les doux. En face de cet ancien hospice d’aliénés – aliéné,  c’est à dire étranger à soi-même – la savonnerie d’Alep porte ces numéros : 22-1 : le Mat des Tarots - le fou, est la lame sans nombre, ou la lame 22, ou la lame 0, car il peut être tout, aliéné, possédé, libéré, car il peut n’être rien, dépossédé de lui. Colombes blanches, car le fou est dans le monde arabe « Majnun », et c’est le plus grand amant, qui connaîtra Leila, « la nuit », quand il se sera aliéné à elle. Allié, aliéné, fou à lier, alliance et alliage des métaux qui s’aimantent et puis fusionnent. Majnun, amoureux fou de Leila, échouait devant le voile de la tente de la belle, voile aussi de la nuit, car elle est tout à la fois. Elle lui demandait, quand il voulait entrer : « qui-est-ce ? ». Il répondait : « C’est moi », et elle l’éconduisait. Puis un jour il devint fou, il devint elle tant sa pensée était pour elle. Alors il répondit « c’est toi. », et elle le fit entrer, et elle le conduisit par delà tous les voiles. Voilà pourquoi il y a en ce lieu quelques colombes blanches, comme les nuits qu’ils passent depuis, l’une en l’autre unis. Le soir, des derviches dansent au Bimaristan Argoun faisant tourner leurs robes blanches comme des colombes ouvrent leur queue, au dessus des dictateurs, dans ce sanctuaire de la douce folie dont l’univers est amoureux, de la folle douceur dont la terre est amoureuse. Les danseurs ont la tête abandonnée sur le côté, les bras levés, comme le Christ en croix, comme des fleurs aux pétales ouvertes, des astres, des chars de dieux descendus chez les hommes. Le qannun ouvre la danse. Une flûte – le ney- la clôt. C’est l’histoire de ce monde, notre histoire, notre monde, et nous sommes quelques uns à l’écouter, à le regarder, hébétés de beauté.

 

 


 

Yemen

 

 

 

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        Yemen, 2007, photo dr François-marie Périer

 

carnet de voyage complet:


Arabie heureuse Arabie heureuse

 

Mer d’Arabie

   

L’homme qui se prosterne devrait savoir que la mer est toujours plus basse que la terre de ses prières et que l’humilité bénit d’humidité, féconde, océanique celui qui cherche l’âme profonde, celle du monde. La mer ne tourne jamais le dos à l’homme, son fils amer, ingrat, prodigue, fidèle. Sa voix est un murmure, un rappel vers le large, et son cœur se brise, vague après vague après vague de voir l’homme aux marges de son plus grand voyage.

Est-ce que nos routes sont des voies ouvertes dans le chaos du monde ? Ou bien ce sont nos voies qui sont des labyrinthes dans la magie révélée de toute éternité de cette terre ?

Nous suivons en voiture une route, cicatrice de bitume sur le sable doux de ce finimondi arabique, parallèle à la mer. Les mauvais rêves, les imams cauchemardant, il suffit d’un instant pour les oublier dans le sable, dans le grand pardon des grèves où tous les cœurs se dégrèvent. Le sable, ultime état du roc, nous souffle le secret, le destin de nos spasmes.

Il y a des dunes douces, infiniment, parcourues d’ondes légères comme des vagues juste un peu plus lentes que celles de la mer. Il est sept heures, le soleil encore bas y dessine des ombres comme l’œil d’un époux respecte le sommeil de l’être aimé dans l’éveil du matin. Car les dunes sont des hanches et des paupières mi-closes, invitant la lumière, l’amour, à la caresse, puis au ressac, à les connaître.

Dans la chambre où rêva Rimbaud, à Aden, j’ai lu hier soir « Soleil et Chair ». Aujourd’hui je me baigne dans l’Océan Indien, face au soleil. « Elle est retrouvée ! quoi ? L’éternité. C’est la mer alliée avec le soleil. » dit Rimbaud dans cet immense poème. Eternité du feu, éternité de l’eau, sources immuables sous toutes nos mutations. Le monde est une vallée de larmes, lit-on dans quelques textes sacrés. La mer salée en porte preuve, elle qui est à l’aval de tous les fleuves coulant de toutes les vallées. Elle dont nous sommes issus et  qui pleure depuis longtemps nos insensées existences. Mais nos larmes sont celles de ceux qui ne pleurent que sur eux et sur leurs morts. Cet univers vivant n’est qu’une immense vague qui avance vers nous et depuis nous. Une puissance totale qui est la nôtre et dont notre habitacle de chair et de soleil, est tantôt l’obstacle, tantôt le lit. Nous roulons maintenant au milieu de volcans noirs, et comme devant la mer, nous sommes devant eux comme des enfants, et nous nous sentons soudain très anciens. Le respect et la joie sont la marque d’un esprit qui s’étend, se reflète et s’y laisse se refléter, la vie non entravée. Dépassés ces volcans, la terre à nouveau claire est semée d’acacias. Ils ont tendu leurs branches pour s’abreuver de rosée, de la moindre eau du ciel et ces branches  sont couvertes d’épines dont chacune garde un peu de l’eau de la vie…

 

 

 

Jordanie

 

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         Berger du Rum, photo dr François-Marie Périer 2000

 

Jordanie Jordanie

 


Amman, masques et pièces. parures nomades

Orner, parer, voiler sans jamais oublier que le désert de la peau est dessous comme un destin promis à tous les arts et artifices. Ne jamais oublier que ors, voiles et parures, apparences, sont non pas ajoutés à la beauté originelle de la femme, à l’Esprit en deçà de cette beauté même, mais issus d’eux, et révélant ce dont ils sont tissés. Et le masque de la femme laisse briller l’argent de pièces gravées parce que l’artiste et le forgeron savent qu’elle restera Nout et nuit portant les sphères sur son corps, tous les espaces dans ses pupilles, tous les âges sur son visage. Pourquoi l’homme lie-t-il son amour par ces charmes et ces bracelets, ces arabesques de métal où est l’amnésie de celles du Livre d’or ? Parce qu’il aime y lire les routes de son désir, les déroutes de son ennui. Savoir parer la femme. Et tracer point par point, sur et sous sa peau, par l’encre, les symboles de l’aiguillon qui le pousse à voir plus loin. Tout ce qu’il veut qu’elle porte, tous ses voiles ne valent que s’ils s’envolent un jour en la révélant une, nue et unie à lui. Il et elle veulent pourtant ensemble que l’art et l’image engendrés par l’esprit s’éprennent de sa chair, s’y incarnent un temps, s’en déprennent et puis recommencent encore.


 

Pétra, les crinières du temps

 

En haut du Triclinium, les courants bigarrés du rocher laissent la trace d’une crinière douce. Lorsque l’homme ainsi laisse faire le temps par l’eau, le vent, le sable, alors les corps ou les rocs portent le témoignage de sa caresse et de leur abandon vers l’océanique extase de la mort. Les Nabatéens étaient des commerçants. Qui sait quels étaient leur capital, leurs capitaux. Et, si leurs pêchés l’étaient aussi, jusqu’à quel point ? Qui sait aussi jusqu’à quel point l’âme se sert de l’homme, à travers ses vanités, pour mettre l’art à jour et nos yeux à genoux ? On peut ici, à Pétra, comprendre comment respirent les mondes depuis la pierre, vers la prière, comment ère après ère, et seconde après seconde, et plaines après déserts, l’esprit et l’espérance, et l’un épris de l’autre, se souviennent de leur rêve et en forgent leur vie. La flamme claire de grés, de grâce, qui ondoie au sommet du tombeau sur l’ébauche d’une torche par la colonne polie, est l’âme libérée. Dessous, dedans la roche, c’est le corps abandonné du mort, le mors au dent et puis plus même la bride sur le cou du cheval envolé qui monte vers le ciel. Les temps sont révolus, les chandelles brûlées. Se révèle le feu qui ne s’éteindra pas. Et puis, tout recommencera, le créateur, l’artiste, donnera tout à voir par une nouvelle pierre. D’autres ventres se feront pleines lunes après d’autres amours, d’autres seins se gonfleront pour nourrir d’autres êtres. Sur les anciennes cicatrices, les créatures se feront créatrices, et l’œuvre avancera, de caravansérail en caravansérail, d’un rivage à l’autre, d’une cité à l’autre. Les nabatéens transportaient, sur l’indifférence de leurs dromadaires, la matière première des coûteuses évasions quotidiennes des élites grecques et romaines : les aromates, les épices, l’encens. Peu importaient la soif, les brigands et le temps pour les uns. Peu importaient pour les autres le prix. A quoi bon parfumer l’air, embaumer les palais de pierre ou les demeures de chair ? Et pourtant, est-ce le rêve qui est l’accident de la chair, ou la chair qui est un incident du rêve ? Le corps que l’homme fait osciller entre le dense le jour, écrasé de soleil, et la danse la nuit, ce corps où l’âme comme un ongle s’incarne dans la douleur et la douceur, veut tout ouïr, jouir de tout, tout tenir et ne jamais mourir. Ce qui se donne à lui, et ce à quoi il s’offre, et qui joue sur ses cordes la mélodie des envols, tout est le bienvenu pourvu que le désert fasse fleurir des oasis. Et puis pourvu que la prison dorée qu’était devenue l’oasis s’ouvre à nouveau sur le désert. Routes du sel ou de la soie, routes du Rhum, routes de Rome, routes de l’opium ou des épices, des aromates ou de l’encens, routes des chapelles, routes des puits, ou jusqu’au fond des ruelles des femmes, routes des phares. Il faut que l’homme soit pèlerin, qu’il trouve sous la terre le filon et le suive, lui en quête de vie, lui guetté par la mort et l’amour où il se jette comme un fleuve à la mer. Tout s’altère, tout s’alterne aussi pour qui garde les yeux ouverts comme deux failles dans l’aveuglement du corps. Comme le Siq ici, à Pétra, fait passer de la vallée des morts au Trésor, comme il pose sur les yeux brûlés par la longue marche le baume de la longue ombre et puis les rouvre sur la merveille. Il n’y a nulle métamorphose, nulle métempsycose, sans mort mystique, ou bien physique.  Ta gorge avec la gorge de la roche, et tout se désagrège. Telle est l’éternité : la belle alternance du chaos qui questionne, de l’œuvre qui répond, de la soif et de la source, de l’un qui cherche l’autre, sa désaltérante altérité.

 

 

Source, Rum

 

Dans cette petite grotte en face du campement d’Ar Rak’a, le soleil de huit heures éclaire des sortes de petites fougères tombantes. Au fond de la grotte, dans cette falaise qui chute sur le désert, il y a l’eau. Il y a aussi des mousses au vert profond, des racines aux longs poils, la roche au noir luisant et puis la boue. L’eau, et tout devient possible. Comme la lune qui l’anime selon ses phases par les marées de l’océan, l’eau raconte l’histoire du monde à travers le cycle, les cycles. Le soleil du désert est sans pitié, il brûle tout ce qui le regarde et n’offre que la mort à qui peut la subir. Et c’est sa bénédiction, le feu de son baptême, extrême onction pour tout ce qui se fane, profane dans son épiphanie.

Mais l’eau est cette transparente magie qui, comme un déhanchement de danseuse provoquée, invoque toutes les formes à la manifestation, au déploiement depuis la ligne de son corps, le flot de son cours, le point de sa goutte. Peut-être, sans doute, les hommes du désert qui ont tout appris du soleil, ce maître silencieux, cet œil qui ne bat jamais de la paupière, craignent-ils l’eau, comme le vieillard résigné, l’ascète retiré, craignent la femme menaçant ce qu’ils croient être leur sagesse, mais qui n’est que leur sécheresse. Dans cette grotte où l’eau perle, en dessinant à l’impact de la chute, dans le bassin dessous, les mêmes mondes concentriques que ceux qui brillent au dessus, dans la nuit, émanés en sphères éphémères sur le support de l’onde, je suis dans la matrice de toute les merveilles, au creuset des éveils, de tous les rêves, au commencement de tout ce qui naît, vit et passe et entraîne l’homme sur les chemins de ses métamorphoses, s’il oublie l’originelle transparence de la goutte où tout se reflète d’abord, semblant essuyer un refus, avant de prendre corps, en même temps que mort. La goutte d’eau, la sphère de feu et tout ce qui suivra pour chanter leur amour.

L’homme du désert,  celui de l’Islam, ont tant étouffé leur soif qu’ils craignent de ne savoir que faire de la source réveillée de la femme sous les pierres et le voile. Sur ces terres où on lapide celle qui a osé l’adultère comme on bouche à coups de pierres la faille d’une digue sous le coup de la crue, de la pluie, l’homme  préfère attendre l’outre-tombe, le vert Paradis d’Allah, et les houris, pour avouer ses désirs, boire à l’ivresse de leur coupe en plaidant non coupable.

 

Mer morte

Mer morte, mer paradoxale. Si  toute vie est issue de la mer, nulle vie ne demeure aux berges de celle-ci, « ici-bas », à moins quatre-cent mètres du niveau de la mer. Est-ce le cratère laissé par la destruction de Sodome et Gomorrhe, plaie qui ne peut cicatriser, que l'eau lave et ravive à chaque instant comme une malédiction? Le feu du Ciel laissa des cendres et des statues de sel, dont celles de la femme de Loth qui s'était retournée pour contempler le châtiment des cités pécheresses. La trace de l'éternel est ici laissée par l'écume amère des rivages.

Si l'eau donne la vie, le sel conserve les formes de la mort. Mais celui de la mer morte recouvre tout, blanchit les pierres. Comme un mouvement s'inverse, le niveau zéro franchi, telle l'image dans le miroir, le sel qui donne saveur et incorruptibilité aux choses est ici d'une amertume insoutenable, et une goutte de cette eau inflige à l’œil des brûlures douloureuses. Tout le milieu rejette l'homme, jusqu'à l'eau qui ne se laisse pénétrer, lui refusant la plongée bienheureuse, en des terres si arides et écrasées de soleil, comme si le dieu jaloux eût voulu jusqu’au bout pousser son peuple sans répit vers le seul repos de l’au-delà.

Les vagues viennent lécher la grève et déposer le cristal de leurs larmes, qui peu à peu fleurit comme des chrysanthèmes sur la terre devenue tombe. A moins que ce ne soit l'écume de la bouche pleine de malédictions de Yahvé en rage, dont le courroux fondit sur sa race à la nuque trop raide. La clémence épuisée souvent se retourne en démence.

Le jour où je m'y rends, d'Amman, capitale jordanienne à la recherche de son âme, entassant ses hommes et ses maisons sur des collines dépouillées, les arc-en-ciel succèdent aux averses sur la ville qui commence à s'éveiller. Sur un mur, je croise une déclaration universelle des droits de l'homme mutilée : si les caractères arabes y sont parfaitement préservés, le texte français accuse quelques manques. L'anglais a été largement pillé. Miroir d'une mémoire et des ses cicatrices, des conflits d’aujourd’hui.

Sur les bords déserts de la mer mythique, le vent souffle sans discontinuer, balayant l'atmosphère et laissant sur elle le voile d'un verre dépoli à travers les rayons du soleil de décembre. Un berger, aux dents si clairsemées que sa chance doit être légendaire dans la région, veille sur ses chèvres. Nous entamons une conversation. Ses quelques mots d'anglais, mes quelques mots d'arabe et des gestes : la petite fille que vient de lui donner sa femme, les pays, la religion... Un visage rayonnant de simplicité et d'évidence. Plus loin, au sommet d'une butte, à côté d'un pavillon blanc éblouissant sous le soleil, un homme en uniforme me fait signe de le rejoindre. Son anglais est meilleur, sa mâchoire complète. Il me fait comprendre que je n'ai rien à faire ici, dans tous les sens du terme. Son air profondément las m'en convainct. Il surveille la mer, Israël au delà.

Etrange pièce jouée par deux hommes et des chèvres dont je suis le seul spectateur. Un finimondi abandonné, maudit par Dieu lui-même. De Chirico et Buzzati réunis pour peindre et dire tout l'absurde et le mystère du lieu. Le désert des tartares est ici, mais le veilleur kaki a déjà perdu sa guerre, pris dans les vagues de la mer mortifère, les sables mouvants de l'ennui. Sous ses yeux, un berger rit dans le vent salé.

Il faudrait s'attarder, et méditer longtemps, car il n'y a de méditation véritable que sur la mort, tant celle-ci, comme la nuit, lave et baptise l’œil et l'esprit pour les rouvrir au jour nouveau.

Les vagues qui portent la mort blanche aux hommes ont aussi un message: une eau ne peut brûler sans posséder le feu. Quand la vague se brise sur le gravier brun, elle est si dense qu'elle semble avoir déjà commencé sa transmutation vers la fixité du cristal de sel. Comme un corps épuisé s'échoue le voyage accompli, sèche au soleil et puis ne laisse que l'essentiel de ses os blanchis par l'amour incessant des embruns et des rayons qui se mêlent sur eux. Mais comme un corps ne laisse aussi que l'essentiel se voit, l'invisible essentiel qui a suivi sa route sans un regard en bas. La mer morte, l'âme monte.

 

 

 

 

 Israël-Palestine

 

 

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              Bethléem, décembre 2000, photo dr François-Marie Périer 

 


 

carnet de voyage complet:

 

Jérusalem Jérusalem

 


Bethléem

 

Je m'éveille sur l'étroit matelas du dortoir de l'hôtel Tabasco, Aqabat at Takiya, au cœur du dédale de la vieille ville. C'est l'aube dorée dans les chants des muezzins pour ce nouveau jour de Ramadan. A travers les boutiques qui commencent à ouvrir, les stands qui se mettent en place, le marché des mendiants, je me dirige vers Damascus Gate. Un palestinien tendu, profil taillé à la hache, crie un "Bethlehem" guttural prés d'un Ford Transit. Le « taxi service » rempli, les cinq shekels payés, nous partons. Traversée de la ville nouvelle, pression des pneus, une portion de voie rapide. Soudain, le chauffeur oblique à gauche et coupe la chaussée opposée pour descendre par une route nettement plus étroite au milieu d'une sorte de garrigue plantée d'oliviers. Puis, une piste de terre et un crochet à travers champs: un autobus et des carcasses de voitures calcinées bloquent la voie. Quelques mètres plus loin, un autre Transit patine dans la boue. Notre conducteur s'éjecte et, faisant basculer l'autre véhicule, parvient à le faire reculer. Nous rebroussons chemin et, après une autre portion de terrain défoncé, arrivons au centre de Bethléem. Dans la crypte de L’église de la Nativité, une messe orthodoxe est célébrée. Brouillards d'encens, feu, ors, pourpre et chants. J'en suis le seul fidèle. On me tend une hostie faite de galette de blé. La pierre et les cœurs vibrent dans les voix qui se succèdent, dans cette crypte minuscule où, une étoile dorée l'atteste,  le Christ a vu sans doute plus de ténèbres que de lumière, il y a deux mille ans.

         Sur la place face à l'église, de petits groupes de jeunes palestiniens commencent à se former. Ils prennent le soleil. Pas de touristes. Bethléem est fermée depuis longtemps maintenant. Peu à peu, j'attire l'attention, et une assemblée finit par m'entourer. Ils ont entre quinze et vingt ans et me parlent des difficultés de leur peuple, du tunnel sous la grande mosquée, de leur sympathie envers le président Chirac, de l'incompréhension israélienne. Ils me demandent ce que les français pensent des palestiniens. Est-il possible de ne pas les soutenir face aux israéliens? Vaut-il mieux Bush ou Al Gore? Ils ne veulent que leur liberté, celle que les israéliens ont déjà, avec la richesse aussi... et quand je leur montre mon plan de Jérusalem, il le regardent avidement, comme si c'était la première fois. Puis, inévitablement, les filles françaises, "beautiful", et Zidane, le musulman de l'équipe de France, et ses deux buts face au Brésil.

         On me prévient: dans une heure, il va y avoir un enterrement ici, je dois prendre des photos. Ils me serrent la main et se dispersent.

         J'avise deux occidentaux puissamment équipés d'appareils photos. Je m'approche: deux américains de Reuters discutent avec des gardes palestiniens de la genèse des affrontements. L'un d'eux me confirme l'événement. Les équipes de télévision s’installent. La place s'est remplie. Une clameur arrive: le convoi funèbre envahit la place comme une rivière en crue, charriant des drapeaux palestiniens, des portraits d'Arafat, des étendards parcourus d'arabesques. Des grappes d'enfants triomphent sur un échafaudage. Les femmes occupent les marches du grand podium sous les arcades, à côté de l'inscription  « Jubilé 2000 ». A droite, la foule se redresse, se concentre et s'affaisse. Je m'approche, c'est le corps du palestinien abattu la veille au soir par les soldats, qui va revivre dans le monde entier sous les objectifs des photographes et cameramen qui le mitraillent pour l'heure une seconde fois. Des sifflets s'élèvent. Sur le grand chapiteau couvrant le podium, un jeune vêtu de noir brûle un drapeau israélien dans l'azur de la Galilée. Il n'y a bientôt plus qu'un tison au bout de son bras tendu, à quelques mètres du portrait de Che Guevara, qui vient d'être hissé aux côtés de celui de l'enfant abattu dans les bras de son père il y a deux mois. Un autre incendiaire vient le rejoindre pour brandir les couleurs palestiniennes.

         Sans crier gare, la moitié de la place est à terre. Une vague humaine se lève, s'agenouille et se prosterne au rythme du chant du directeur de prière. Bientôt, elle emporte sur sa crête le naufragé vers sa dernière terre. Le cortège descend la rue et s'étire. Les femmes sont au centre et chantent l'unité et la grandeur d'Allah: La illa Allahou, Allah, Allah! Des vieillards au foulard rouge, ou noir et blanc, des matrones voilées, des écolières en blouse, des adolescents en jeans les entourent, précédés par les hommes silencieux. J'ai cassé un tong sur la place dans la cohue, me suis débarrassé de l'autre. Pieds nus dans le cortège, ce détail prend tout à coup plus d'importance pour beaucoup que l'événement qui nous a réuni ici... Les rires éclatent, les remarques se multiplient. Valeur des codes. Comment un occidental avec un appareil photo peut-il aller nu-pieds? Pour la première fois, une femme palestinienne m'adresse la parole pour me dire d'aller immédiatement m'acheter des chaussures. "Comment, vous allez rentrer comme ça à Jérusalem?" Rien n'est plus impensable; C'est pourtant ce que fais. Ironie du sort: l'air du taxi qui nous ramène est tout embaumé par un sapin parfumé, arborant les couleurs américaines. Et seules les Ford Transit assurent le transport jusqu'à Bethlehem.

         A Jérusalem depuis une semaine, je médite sur les scènes dont je suis témoin, sur les symboles qui hurlent d'évidence. La lutte sous le soleil de la lune islamique et de l'étoile juive, sans terre d'aujourd'hui contre sans terre d'hier. Le vert des femmes voilées croisant  celui des filles en treillis et des adolescents veillant sur des vieillards couverts d’ d'humiliation. Le changement de monde, de siècle, du quartier musulman au quartier juif. L'entrée de la grand poste, à Jérusalem Est, où un grand cercle peint sur le sol, formé de billets verts, entouré de rouge, est piétiné à chaque seconde par le petit peuple arabe.

         Et quelques phrases me reviennent. celle d'un égyptien d’Urgadha, sur les rives du golfe du Suez, il y a quelques jours, me lançant, dans une ruelle du village, à cause d'une photo de maison: "You are not Israelian? if you were israélians I would kill you : Israelians our ennemis! " Celle de cette bijoutière française du quartier juif de la vieille ville me disant, son regard droit dans le mien: "C'est par le peuple juif que la vérité est apportée au monde, il faut bien le comprendre. Le salut de l'humanité passe par le peuple juif!" Peuple élu juif contre ultime révélation et sceau des prophètes musulman...

          Il y a à Jérusalem quatre quartiers traditionnels: juif, chrétien, musulman et arménien. Chacun de ces peuples fut martyr ou meurtri à son heure. Faut-il continuer à croire que la souffrance autrefois endurée, ou la dernière en date donne le droit à la violence? Demain, 7 décembre, s'achèvent sur le mont des Oliviers les sept jours de jeûne de deux bouddhistes japonais qui luttent  pour la paix en Palestine, parce qu'ils ont compris et dépassé Hiroshima, les balles et les pierres tirés à la face des autres, de la paix et du sens. J'ai du mal à croire que ce que j'ai vu ce matin ait pour cadre le lieu précis de la naissance du Christ mais il semble pourtant bien qu'il en soit ainsi. Bethlehem au centre de l'histoire immédiate, en plein jubilé. Le roi David, le président Arafat, le Che Guévara et le Sauveur du monde, brûlés, brandis ou ignorés à quelques mètres, quelques secondes de distance. Mondialisation, instantanéité, oubli et rancune. Où sont les frondeurs au torse nu et les Goliath aujourd'hui, où sont les agneaux, les Barabbas et les Pilate? Tout se mélange et la Terre Sainte est plus que jamais abreuvée de sang, brûlée de larmes de sel. Car la poussière, pour sacrée qu'elle soit, recouvre toujours ceux qui la désirent.

 

Rites, narguilé.

 

Femme idéale que l'arabe désire et qui ne réside qu'en la brume qu'il exhale. Corps svelte au galbe doré, à la robe de rose, d'émeraude ou de nuit. Tige à la majesté lente et à l'âme flamme, toute ouverte au firmament et à ses braises. Lèvres enfin, d'en haut comme d'en bas dont le fruit est tendu dans l'esprit de l'eau douce, dont la fleur attendue est lotus amoureux, pétales capiteuses, captieuses, capteuses et capitales, serpent persan lové, élevé, s'envolant.

 


Rites, café Turc

 

Laisser retomber la matière, se décanter l'enchantement comme monte le chant par les corps humiliés face à la tourbe féconde. Lire ce qui sera, une fois l’élixir bu dans le marc qui réside. Voir claire l'encre de la nuit et ses âmes extasiées, dire les voies lactées sans les étoiles, faire que la pupille entende en silence les voix du marc dans la tempête, sibylle d'écume noire, dans l'âtre après la transe, dans l'air après la danse. La cendre ni le sable ne montent au rivage des langues qui les baisent, les attisent et les taisent en les faisant miroir sans tain de tous les voiles.

 


 

 

 


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