Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 06:42

Tor-rogne.JPG

                                                                             La colline du Tor de Glastonbury ( Somerset ) François-Marie Périer, 2010

 

 

   Ces carnets de voyages font suite à Oniriques Origines.

Les terres celtes  les plus à l’ouest de l’Occident sont  réunies ici à la Provence par le parcours  des premiers chrétiens, un certain nombre de légendes,dont le mythe du Graal,

et un sens – peut-être – de l’histoire.


prix : 15 euros à commander à l'auteur ou en librairie

 

liens photographies:


www.flickr.com/photos/fmp/collections

 


 

Ile des saints et des poètes.

 

   L'île est ce lieu qui ne s'éloigne des autres terres que pour se faire plus proche des eaux, du vent et du soleil. Tels sont aussi les hommes qui se détachent de leurs semblables qui ne se veulent leurs semblables, de leurs prochains qui ne se veulent leurs prochains.

   Si l'Irlande est cette île des saints et des poètes, c'est qu'ils savent avec elle l'abandon aux grands vents, aux eaux d'en haut  qui écrasent et qui sacrent ceux qui ne les refusent, qui éprouvent et abreuvent la soif que rien ici-bas ne saurait étancher que l’amour, qui laissent corps et âme comme après la tempête épuisés mais empreints d'un mystère nouveau qui brille dans leurs yeux qui ne se tournent plus.

   La nudité des landes aux forêts sacrifiées autrefois pour le bois des navires en quête de l'ailleurs, pour la terre des serfs en quête de survie, c’est le dépouillement des âmes agenouillées qui attendent le coup avec la grâce, l'humiliation des certitudes avec l'extase de la vision. Rien ne doit demeurer qui s'oppose au contact avec la terre, avec le ciel.  L'Esprit souffle où il vente, où les voiles l'attendent. L'eau baptise où il pleut, là où les mains se tendent. Connemara, tourbières. La terre qu'ils élisent est si mêlée à eux qu'on y marche sur l'eau plutôt que sur le sol, que s'envoler parfois y semble plus aisé qu'avancer. Qui saurait allumer un feu où règnent vent et eaux? Pourtant, cette terre gorgée d'orages et de tempêtes est gardienne des flammes et chauffe tout un peuple. La tourbe est l’œuvre au noir, matrice du grand œuvre, qui accueille le Verbe et attend de brûler. Le saint et le poète ont ceci de commun qu'ils refusent les chaînes d'or pour des liens invisibles qui les relient enfin à l'au-delà du sens. Quand ils ont transformé leur vie en un bûcher des illusions, éteint toutes les braises dans le déluge de leurs doutes, et dispersé les cendres encore humides dans le souffle qui monte des montagnes écroulées, il leur reste une terre désolée, solitaire et aride, digne d'une malédiction, traversée par des vents comme des esprits fous ne pouvant se poser tant rien n'est demeuré. C'est alors que leur âme, cette  plaine promise aux larmes et à la mort comme une femme stérile, se découvre soudain terre promise à une vie plus grande et enceinte d'un feu qui doit illuminer et chauffer tous les hommes.

 


Harpe, Rennes

 

   Le triskèle, emblème du monde celte, est la création déployant ses trois spirales de terre, d’eau et de feu. La triade est le signe des peuples indo-européens, de bien d’autres aussi. La harpe est son éblouissante apparition, l’archétype même, cette « ancienne image » en grec – depuis des âges vers lesquels la mémoire a beau ciller du regard, rider son front, son fleuve s’assèche dans les steppes et les landes, entrevoyant des tribus nomades et des révélations. La présence aujourd’hui de ce don à l’humanité, de cet éclat du ciel, signe cette double vérité de la survivance des peuples enfants des dieux et de l’enchantement, fil d’Ariane nous jetant en même temps – mendiants aveugles aux yeux grands ouverts sur nos errances faites monde – déchirants, l’espoir d’autre chose, le désespoir du doute de l’impuissance ; et cette autre vérité de l’échec de l’humain aujourd’hui.

   La harpe « est » l’univers, le corps de la descente des cieux sur la terre. Elle est l’onde-même se déversant de l’espace jusqu’au sable de nos rives les plus anciennes.    Le long de ce fleuve de bois verni, qui part du sommet de son triangle, qui a la douceur d’une vague, chaque trou percé voit s’élever une corde comme un rayon, une colonne, un fut de lumière reliant le ciel des dieux et le sol des hommes. Les doigts de l’enchanteresse disent tout par elle. Tout conquérant perd son âme en gagnant des terres illégitimes, et son art et la vie intime, océans inimaginables et pourtant seuls réels, disparaissent. Mais ceux qu’ils humilièrent sentent toujours la lumière. Toute vie, toute civilisation est un rêve, mais il y a des rêves où l’Univers descend et se révèle aux rêveurs.

   Les mains qui effleurent le voile, lequel émet les mondes, se transforment en ailes du Hamsa, l’oiseau symbole du son primordial en Inde, le cygne de Sarasvatî, parèdre de Brahma, encore appelée Sri, la resplendissante ou Vac, la parole.

   La noblesse véritable est descendue, invoquée par deux jeunes femmes ouvrant dans l’espace de la pièce ancienne, derrière ce café, un miracle, une scène au merveilleux que l’homme a oublié, ne signant autre chose que sa mort. Le breton résonne, langue incantatoire qui parcourt dans le même souffle les terres, la mer, le ciel, les braises et fait tressaillir les flammes. La vérité est là, tel est le sens de la vie : beauté, paix, noblesse, puissance, vision, et ce sont les vaincus qui la possèdent tandis que les vainqueurs festoient sur leurs âmes enterrées.

   La harpiste porte un bindu, ce petit point coloré indien,  entre les yeux. Elle ressemble à une antique grecque, brune, cheveux ondulés, yeux foncés. Un bijou sur le nez, très jeune. Elle est la terre. La chanteuse est très celte, blonde comme les herbes légères et fortes des rivages, visage de plage et de mer mêlées à l’écume et aux embruns. Yeux bleu clairs. Elle est la mer, le ciel et le soleil. A elles deux elles sont gwen a du : blanc et noir, comme le drapeau breton. Tel est ce duo.

   Si l’hermine est l’animal de l’Armor et de l’Armen, qui préfère mourir plutôt que de souiller sa robe, c’est parce qu’elle annonçait la tragédie de la Bretagne, la trahison du coq français qui, lui, chante sur le fumier. Une partie des Bretons se rendirent, se vendirent au royaume de France, avec leurs terres exploitées, empoisonnées, leurs langues arrachées, et s’enrichirent, et se perdirent et les deux à la fois, souvent. 

   L’autre part cessa de sourire, mais jamais de souffrir, comme outre-mer les Indiens, les Natives, du détroit de Behring au Cap Horn. Le dessin de l’hermine noire, sur le fond blanc du drapeau breton, allie la croix à la flèche, la crucifixion et la danse, la passion et la vision, et ressemble, renversée, à une épée de flammes. C’est aussi la fleur de lys à l’envers. Le manichéisme duel du blanc et du noir, renforcé par les bandes du drapeau, est celui de la vie et de la mort toujours si proches prés de la mer ou sur elle, mer qui se dit en breton : « mor » et peut encore s’entendre « maure » - noire -  ou « mort ». Les Bretons vivent au bord de l’abîme, ce terme, dans tous les sens du mot, qui désigne le vide, l’enfer, la folie, les gouffres marins ou terrestres. Derrière eux, c’est toute l’Europe, l’Asie, l’Océanie même. Devant, c’est uniquement la mer, et le soleil couchant quand  on le voit. L’issue n’est donc que vers le nouveau, face aux vagues, si on veut suivre la lumière, Ra dans sa barque nocturne,  et dans le grand voyage au-delà de l’horizon. Mais d’abord l’inconnu. La Bretagne respecte l’Ankou, la mort, et adore le Soleil, Heol. Ce n’est pas pour rien que les anciens Romains faisaient souffler le vent depuis le phallus du Soleil. C’est à la Bretagne, aux dernières loges pour la lumière, que le Soleil lègue son dernier regard. C’est elle qui a les jours les plus longs, l’été. Comme on pose une empreinte de cendres sur le front au pays des Rishis, dans la lueur du feu sacré de l’arathi, le soir, le Soleil est ici jusqu’au bout entre les yeux des Celtes. Ils quittèrent l’Orient avant les autres Indo-européens. Les derniers seront les premiers, les premiers seront les derniers. La Bretagne recueille les dernières poussières de l’astre déposées sur son sable et sa peau, sur sa chair fine, tendre et douce, sa terre qui couvre à peine le granit de ses os et ses mythes. Poussières dorées qui sont le témoignage rendu au plomb de l’alchimie des buchers. La gravité granitique de cette péninsule, ses cieux mercuriels aux nues toujours changeantes que ses peuples voudraient chasser en faisant couler en eux l’or régulier du cidre et de la bière, et leurs chants. Les vents répètent les chaos des abysses, des origines, des ordonnées qui auront toujours le premier verbe, le dernier mot pour connaître les desseins, les paraboles du temps. Les éclaircies, les arcs en ciel, laissent les hommes qui lèvent les yeux, éblouis, imaginer, le reste. Chacune de ces visions est un livre à écrire, un chant à composer. L’hermine noire, l’Ankou donnent, avec les mégalithes et le Soleil, la clef : celle de la Vie, l’Ankh de l’Egypte dont Carnac est l’écho. Le Livre des Morts est écrit par ces terres sacrées, sur les sables et le roc qui ont ceci de commun que rien ne les entaille.

 

 

 

Silences, plage du Simbau, Saintes Maries de la mer

  

   Pourquoi deux lèvres douces de sable bordent-elles les terres des tribus qui s’arrêtent, et paraissent ponctuer, avant les mers, leur quête ? C’est comme si tout : nature, homme, art, amour, existence, avait les mêmes lois, respirait du même souffle, portait en soi la même architecture, comme une évidente chorégraphie, que l’amnésie de nos pas, notre inquiétude, nous voilent. Et pourtant, c’est la seule vérité, que tout résonne et palpite ensemble : qui sommes-nous, sinon le vase pétri, enfant porté, formé par la Terre sur son tour, abreuvé par les fleuves, les ruisseaux ou la pluie, nourri pas les arbres, les herbes ou les bêtes ? Un seul de nos atomes n’est-il pas emprunté à cette planète mère, ou au père ciel dont le souffle nous tient debout par un seul fil ?

   Si ma pensée doute, aime, s’émeut, n’est-ce pas parce que tout est ainsi, tout ne peut qu’être conscient et être un même peuple ?

   Les plages de silence sont pour l’écho du souffle de la mer car il faut que son rythme même de cœur qui bat pour nous, duel, dans l’écume et le sel, et corps incessamment aimant le désert de l’offerte épouse, aux dunes espérées, désire, outre le temps du mythe - c’est celui qui respire – l’atemporelle alliance  : celle qui rappelle, nuit cosmique dans le voyage des solistes indiens, la tampura, source des sons, voile frémissant dont les cordes ne sont que les colonnes annonçant, galactique,  le temple invisible de l’indivisible union de l’instant et de l’éternité, de ceux qui se sont connus. Et continuent de s’aimer et sèment, résidents de leur seul et sidéral désir, la lumière.

   Apana : la suspension du souffle en sanskrit, l’apnée grecque : nos vents tournants, roses inquiètes aux pétales tendres, se posent, l’Esprit ouvre un œil, soleil levant, rouge dans l’aube de tous les possibles.

   Derrière moi prés du mas du Simbau et de ses chevaux blancs, est un long tombeau clair dont je découvrirai plus tard qu’il est celui du marquis Folco de Baroncelli, à qui la renaissance culturelle du delta dut beaucoup. Le simbau est le taureau mâle qui mène le troupeau. Je l’entends ici « symbole », lieu où se rencontrent les mondes et les êtres par les deux fragments retrouvés d’un objet, sceau de la reconnaissance de deux voyageurs antiques, dont la Camargue est une forme à l’aboutie beauté, aux formes toujours mouvantes dans ses voiles comme l’égérie - énergie, shakti -  d’un créateur.

 

Ce que l’écume est à l’océan, Camargue

 

   Ce que l’écume est à l’océan… Ce que le bruit de la dernière vague est au silence du grand large… Tels sont les songes des galaxies, yeux ouverts au profond de la conscience plongée et puis Pangée, tel est le rêve de nos chairs, et la chair de nos rêves, telle est la part de la matière au regard de l’esprit – l’univers qui se pense et s’épanche parfois sur nous – telle est la part de l’œuvre au regard de l’artiste, celle de la parole au regard doux du sage...

  

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by François-Marie Périer
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de François-Marie Périer
  • Le blog de François-Marie Périer
  • : Un espace présentant mes activités et celles de la galerie-café cultures du monde La Vina: expositions, concerts, rencontres, essais, traductions, poésie, articles et reportages, conférences, carnets de voyages; photographie, culture,; réflexions...
  • Contact

Recherche

Liens