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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 07:30

Kaïlash, Pélerinage tibétain

Antoine Van Limburg est un photographe passionné par les montagnes sacrées du globe. Il a accompli par deux fois le pélerinage à la plus vénérée d'entre elles en Asie: le Kaïlash, non loin des frontières népalaises et indiennes. Une montagne à la fois centre du monde et des religions orientales.

FMP:  A quand remontent les premières traces de la vénération du Kaïlash? Parce que, s'il est la demeure de Shiva, ça renvoie au tantrisme cachemirien qui est une religion dont l'origine se perd dans la nuit des temps...

 

AVL: Il y a dans les Védas déjà la mention du Kaïlash comme axe physique du monde, partie visible de mont Sumeru. C'est donc à travers lui que les méditants pourraient entrer en contact avec les énergies cosmiques, de l'univers entier. Il s'agit véritablement du milieu du monde, à partir duquel on monte à travers les différents cieux. Le Kaïlash se trouverait d'ailleurs exactement sous l'étoile polaire, et il délimiterait, parmi d'autres montagnes, le paradis fabuleux de Shambala. Au contraire, plus on descendrait dans la terre, plus on se trouverait dans les mondes infernaux. Lors de mon dernier voyage au Népal, j'au rencontré l'ouvrage de Tony Hubbet, qui parle de la montagne de cristal pur, qui jusqu'à présent n'était pas connue. Et dans son étude, vraiment trés approfondie, il parle de deux types de montagnes sacrées au Tibet: les montagnes de type "Yula", vénérées dans les traditions locales, avec un dieu local qui habiterait au sommet de cette montagne, comme par exemple le Kumbi Yula, montagne sacrée des sherpas aux pieds de l'Everest. Les rites autour de ce type de montagne sont trés anciens, shamaniques, liés à la tradition bön, avec des rituels qui ont une intentionnalité de "premier niveau", liée à la prospérité matérielle, au bien être quotidien. Le deuxième type de montagnes, les montagnes "Néri", seraient  liées à une vision beaucoup plus vaste de l'existence, aux notions de renaissances et d'atteinte du nirvana. Le Kaïlash en fait partie, avec un culte qui va bien au-delà de la réalisation des désirs terrestres, même s'il les intègre cependant. L'Agnimanchen rentre aussi dans cette catégorie. C'est une montagne qui se trouve au nord-est du Tibet, prés de la Chine. Ce que montre Tony Hubbet, c'est qu'il y a une progression, avec au début, un culte local associé au bön, qui a été intégré par le bouddhisme comme dans le cas de l'Agnimanchen, mais donc aussi du Kaïlash.

 

Le demeure des dieux et des bouddhas 

 

Dans la plupart des traditions, il est important de voir que la montagne est le lieu de la rencontre de la terre et du ciel, des hommes et des dieux, ou de Dieu.

Pour les Böns - la première religion de type chamanique présente au Tibet - il s'agit plutôt de la montagne âme, une sorte de cristallisation de l'âme du peuple, et il était appelé Tisé, "Pic". Et une autre légende raconte que le Kaïlash serait la porte d'entrée au paradis céleste. Le grand couloir de la face sud, trés caractéristique, serait l'escalier qui y mène, avec ses marches successives. On voit, sur la couverture du livre, le sillon tracé par la chute du magicien noir Bön, aprés son combat perdu contre Milarépa: le magicien avait défié l'ascète bouddhiste pour savoir qui le premier arriverait au sommet de la montagne. Il avait commencé aussitôt à s'élever trés rapidement dans les airs en s'aidant de son tambour magique, mais Milarépa se transporta en un seul instant au sommet et précipita le magicien vers le sol. Ainsi, le bouddhisme ayant prouvé sa supériorité sur le bön, le Kaïlash devint un lieu saint bouddhiste. Mais Milarepa  prit une poignée de neige et la lança au loin pour en faire la nouvelle montagne sacrée des böns: le Bön-Ri ( 60 kilomètres à l'est du Kaïlash).

 

 

FMP: Et cela rappelle la structure même des temples montagnes, et pas seulement en Orient, comme à Angkor:  les pyramides ont en leur centre, en Amérique centrale, l'escalier qui mène au contact avec le ciel des dieux.

Mais revenons à Shiva: le Kaïlash serait sa demeure?

 

AVL: Selon la tradition hindoue, Shiva réside là assis en lotus avec sa parèdre, Parvati. Plus bas, il y a une montagne appelé Nandi, allusion au Taureau dédié à Shiva. En outre, le Gange, la déesse Ganga, descendrait du ciel au Kaïlash, sur la chevelure de Shiva, s'enfoncerait sous terre, et réapparaîtrait à Gangotri, en Inde, à Gaumuk, de la "bouche de la vache", à 200 kilomètres de là.

 

FMP: Nous n'avons pas parlé des jaïns une autre religion de l'Inde. Le Kaïlash est-il sacré pour eux aussi?

 

AVL: Pour les jaïns, le Kaïlash est le lieu où Rishabanata, le fondateur, aurait reçu la révélation, conçu la nouvelle religion jaïn. Il était contemporain du Bouddha historique. Le Kaïlash est véritablement un archétype, une montagne qui rassemble, en Inde et autour de l'Inde, presque un milliard de dévot, ce qui n'est pas rien!

 

 

L'axe du monde 

 

AVL: Toujours par rapport à cet aspect de montagne centre, il y a aussi une légende trés intéressante qui dit que les quatre grandes rivières d'Asie partent chacune dans une direction cardinale. Sur une carte, on peut le constater, ce qui confirme les écritures védiques.

 

FMP: C'est même frappant de retrouver la forme de la svastika, le mouvement éternel autout de l'axe cosmique, assez bien dessiné par ces fleuves autour du Kaïlash.

 

AVL: Tout à fait, d'une certaine manière. Les Bön-Po révèrent d'ailleurs la montagne comme celle de la Swastika. Il y a donc l'Indus qui prend sa source au nord du Kaïlash, le Sutlej à l'ouest, la Karnali au sud, et le Yarlung Tsampo, nom tibétain du Brahmapoutre, prend sa source à l'est. La géographie corrobore la légende. Il y a en outre un rapport entre les deux lacs autour du Kaïlash: le Manasarovar et le Rakchas Tal. Entre les deux, il y a un chenal qui normalement est en eaux, et c'est le Manasarovar qui alimentait le Rakchas Tal. Depuis les années cinquante, ce chenal, appelé aussi Ganga Shru, est à sec. Et d'aprés la légende, lorsque ce chenal est à sec, les deux sphères: conscient et inconscient, élément masculin et élément féminin, ne sont plus reliées. Et c'est signe de temps troublés, ce qui correspond à l'invasion du Tibet par la Chine.

 

FMP: C'est même frappant de retrouver la forme de la svastika, le mouvement éternel autout de l'axe cosmique, assez bien dessiné par ces fleuves autour du Kaïlash. 

 

AVL: Tout à fait, d'une certaine manière. Il y a donc l'Indus qui prend sa source au nord du Kaïlash, le Sutlej à l'ouest, la Karnali au sud, et le Yarlung Tsampo, nom tibétain du Brahmapoutre, prend sa source à l'est. La géographie corrobore la légende.

 

 

 

L'union des contraires 

 

FMP: Les religions prendraient-elles aussi leur source au Kaïlash? Cela rappelle aussi la bénédiction bouddhiste: "que tous les êtres soient heureux au nord, au sud etc..." La forme même du kaïlash, qui est à la fois celle du crâne et du lingam, propre à Shiva, est parlante et porte à regarder le Kaïlash comme sacré.

 

AVL: Je parle souvent du Kaïlash comme l'archétype des montagnes sacrées. Swami Parabanandha a vécu de nombreuses années aux pieds du Kaïlash et en dit des choses étonnantes dans son livre. Pour les tibétains, le Kaïlash est le Kang Rimpotché: Kang signifie montagne, et Rimpotché, précieux, titre que l'on donne aux grands Lama. On l'appelle aussi le précieux joyau des neiges. L'école tantrique a établi au sommet de la montagne la demeure de Demchog, manifestation d'Avalokiteshvara, le bouddha de la compasion, dont le Dalaï Lama est la réincarnation. Le mont Tijung, un contrefort du Kaïlash de forme pyramidale, serait quant à lui la demeure de Dorje Phangmo, sa consorte, ce qui rappelle le couple Shiva- Parvati.Le Kaïlash est vraiment une montagne archétypale. Les temples indiens ont été batis sur son modèle.

 

FMP: Ce qu'on appelle les "temples montagnes", comme Khajurao, le monumental ensemble de temples en Inde du nord...

 

AVL: ...avec la montagne qui est le symbole mâle, lieu d'élévation, et le plan d'eau. Aux pieds du Kaïlash, qui est le lingam, le lac Manasarovar est l'élément féminin, la yoni, d'où émanerait l'esprit de Brahma, le dieu créateur de l'univers. Comme il y a dans les temples toujours un bassin à côté.

 

Hauts-lieux 

 

FMP: Y-a-t-il un pélerinage type au Kaïlash, suivant un itinéraire établi à respecter, des lieux sacrés?

 

 AVL: Le pélerinage s'adresse plutôt aux laïcs, comme le dit le Dalaï lama, qui ne peuvent pas passer toute leur vie en méditation. Il y a en outre comme un "petit parcours", un sorte de pélerinage express pour les gens qui manquent de temps. Une tradition dit aussi que si l'on fait 108 fois le tour du Kaïlash, on arrive directement au Nirvana...

Pour les bouddhistes, il y a Tchou Gomba, le monastère au bord du Manasarovar, qui est le lieu où Padmasambhava aurait médité plusieurs années. En fait, il y a deux monastères: le Manasarovar représente les forces positives et le Rakshas Tal les forces négatives. Le monastère au bord de ce dernier est réputé entouré par les esprits, et plutôt à éviter. Mais les épreuves du pélerinage sont déjà avant tout physiques. Séjourner à 4500mètres d'altitude n'est pas donné à n'importe qui. Il n'est pas rare de rencontrer le mal des montagnes, et chacun peut se trouver à affronter ça à n'importe quel moment. Pour en revenir à ces lieux sacrés, il y a aussi Tirtapuri, qui est un endroit assez semblable à Tchou Gomba Il est aussi dédié à Padmasambhava et il comporte des sources d'eau chaudes, lesquelles, dans un rituel lié à la purification, est assez important, surtout pour les tibétains qui n'ont pas toujours l'habitude de l'hygiène. Autour du Kaïlash même, il y a Darshé, qui est le point de départ du pélerinage; à deux-trois heures de marche, on trouve Tharbotché, où se dresse un gigantesque mat de drapeaux de prières et chaque année, entre les pleines lunes de mai et de juin, pour la fête du Wésac, appelée Sagadawa en tibétain, qui commémore la naissance, l'illumination et la mort du Bouddha hitorique. il est le lieu d'un grand rassemblement.

Lors du pélerinage, on passe aussi le col du Dolma-la, col de Tara, déesse de la rédemption qui, si l'on devait faire un parallélisme avec la religion chrétienne, serait la Vierge Marie: la mère qui pardonne, qui console. Ce passage correspond symboliquement pour le pélerin à une renaissance à une autre vie.

 

FMP: Comme si on ressortait à nouveau par le ventre de la déesse mère.

 

AVL: En effet. Il s'agit en fait de purifier son karma par l'effort, de laisser son mauvais karma derrière soi, de commencer une nouvelle vie sous de bons auspices. Il y a à ce sujet des témoignages assez étonnants. Notamment le professeur Tucci, un tibétologue du siècle dernier, qui a beaucoup étudié le bouddhisme tibétain dans la première moitié du vingtième siècle. Il raconte qu'à un certain moment, il avait vu un célèbre brigand, trés réputé dans ces contrées, qui demandait à Dolma de le purifier de ses pèchés passés et futurs. Cela fait partie du folklore du pélerinage.

 

 

Le Kaïlash aujourd'hui 

 

FMP: Pour en revenir à des considérations plus pratiques, le prix d'un tel pélerinage, non plus physique, mais financier, est-il dissuasif pour beaucoup?

 

AVL: C'est un voyage qui n'est pas donné parce que les chinois ont cette règle là qu'une journée de Trekking au Tibet doit revenir à peu prés cent dollars par jour. Mais j'ai rencontré en route deux hollandaises qui avaient attéri à Lhassa et qui ont pris un guide là-bas et se sont rendus au Kaïlash. On trouve trés peu de choses sur place: il s'agit d'un désert de haute altitude. J'ai aussi rencontré un allemand qui voyageait en stop sur la piste du pélerinage avec seulement un visa pour Lhassa en poche, et qui ne se nourissait depuis deux semaines que de biscuits secs.. Mais c'est interdit et la sanction est l'expulsion du Tibet. La solution la plus simple même si c'est aussi la plus chère, est de partir avec les agences de voyages occidentales, ou avec des groupes bouddhistes autour d'un lama.

 

FMP: La vie spirituelle autour du Kaïlash, malgré l'occupation chinoise, est-elle restée active, en dehors des pèlerins ordinaires?

 

AVL: Lors de la fête de Sagadawa, on peut rencontrer de trés nombreux lamas et des Rimpotchés. La période de pélerinage est assez courte: de mai à septembre, octobre, aprés quoi les conditions commencent à être trés difficiles. Les monastères autour du Kaïlash on tous été rasés durant les années soixante. Ils ont été reconstruits, plus ou moins de façon heureuse. On a retrouvé par exemple, pour sa reconstruction, les trésors du monastère de Tchoukou Gumba, qui se trouve au début du pélerinage. Ils avaient été cachés au cours de la révolution culturelle. Les chinois font de leur mieux pour dissuader tibétains et occidentaux de participer aux rassemblements. A la fin du dernier rituel de Sagadawa auquel j'avais assisté, ilsont immédiatement remis à fond la radio chinoise par les haut-parleurs, pour briser tout ce qui avait pu être élaboré au cours des cérémonies. A la fin du périple, il faut qu'on sorte de la vallée pour se rende dans la plaine. Il y a une petite guérite, un point de passage obligatoire, où les policiers prennent une taxe de passage, équivalente à dix de nos anciens francs, mais pour un pélerin, c'est une grosse somme et également une brimade pour entrer sur leur propre lieu sacré. Evidemment, c'est toujours mieux que l'époque où le pélerinage était complètement interdit. Pour les hindoux, il y a un quota limité à quatre-cent personnes par an, qui sont tirées au sort parmi les trés nombreux pélerins.

Il est possible d'avoir un contact avec le moines, mais il y a toujours la barrière de la langue. Si l'on pense à apporter une photo du Dalaï-lama, c'est un sésame extraordinaire qui ouvre la porte des monastères et des intérieurs des maisons. Mais il faut prendre des précautions, ne jamais les porter sur soi, les dissimuler soigneusement.

 

FMP: Dans ton livre, tu parles souvent de ces moments de contemplation où tu récites des mantras. Suis-tu un enseignement particulier?

 

AVL: J'ai été mis en contact avec la spiritualité par un couple de thérapeutes américains. L'homme, Henry Marshall avait longuement étudié la science des mantras avec un maître indien, Késhavadas, et il me l'a transmise. Il s'agit davantage d'une notion d'intention, vers la paix par exemple, que d'une invocation précise, à la manière tibétaine. J'ai été surpris d'entendre, à certains moments, alors que je montais, d'entendre le mantra spontanément monter. Je me rappelle aussi d'un matin où je m'étais levé trés tôt, pour voir le lever du soleil sur le Kaïlash, dans la nuit encore profonde, j'ai fait des rencontres extraordinaires avec la nature sauvage. Un seul mantra m'est venu: Dan Yevat: rendre grâce.

 

FMP:  S'il y avait une image à retenir, en qualité de photographe, de ce pélerinage, quelle serait-elle?

 

AVL: Je pense qu'un des moments les plus forts a été, prés du monastère du Manasarovar, l'éveil du jour auquel j'ai assisté, m'étant levé avant l'aube et montant sur les pentes du Kaïlash, ce sentiment de lien trés trés fort avec l'univers, une expérience cosmique, à la fois trés ancrée dans la terre et avec une ouverture fantastique. Une impression que j'ai revécue quelques mois plus tard, fantastique, au cours d'une séance de méditation, d'avoir le Kaïlash en moi.

 

 

 

Propos recueillis par François-Marie Périer

 

Note: le Kaïlash demeure toujours inviolé par les hommes, malgré l'effort chinois de faciliter son ascension par les alpinistes occidentaux. Voir à ce sujet l'article sur l'Himalaya dans Bouddhisme actualités du mois d'avril 2002.

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