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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 07:27

De la Grêce à l'Inde

 

 

La Grêce antique est considérée par l'Occident comme la matrice de toute sa civilisation: philosophie, art, politique, sciences..., il est commun de dire que, pour nous, tout est parti des Grecs. Mais pour les Grecs eux-mêmes? Le soleil ne se lève-t-il pas plus à l'Orient encore?

 

 

Déjà, dans un discours de Platon, le Timée, qui évoque l'existence puis la disparition de l'Atlantide, un prêtre égyptien dit à Solon, un athénien en voyage: "Vous, les Grecs, vous serez toujours des enfants." Il voulait souligner par là leur trop courte mémoire, comparée à celle des initiés égyptiens... Mais tenons-nous en au Bouddhisme, et aux interactions entre Grecs et Indiens dans l'Antiquité. Rappelons avant tout que le grec fait partie des langues indo-européennes, dont l'origine est la plaine indo-gangétique et ses prolongements du Moyen-Orient. Si les langues sont venues de l'Inde, c'est qu'elles ont été portées par des hommes... Cependant, il est toujours délicat de remonter aux sources des cultures, des religions, des traditions et des peuples. Aussi, je voudrais me limiter à mettre en évidence le lien qui unit les philosophes grecs de l'Antiquité aux sages, religieux et éveillés indiens de leur époque.

 

Pythagore

 

Pythagore était plus ou moins contemporain du Bouddha. Il avait voyagé en Inde, nul ne songe plus à mettre cela en doute. Sa culture était sans doute assez commune à celle des brahmanes. De retour en Grêce, il fonda une école initiatique, les mystères d'Eleusis. Il y enseignait la métempsychose, "transmigration des âmes", doctrine selon laquelle les essences émanées de la divinité s'incarnent successivement dans les règnes minéral, végétal, animal et humain. A ce dernier stade, l'acquisition du libre arbitre nous permet de choisir entre le passage au stade supérieur, celui de l'initié, ou la redescente dans la roue, suivant le cycle inverse: animal, végétal, minéral, en involution, jusqu'à la reprise d'un nouveau cycle évolutif. Ainsi, Pythagore se serait un jour assis sur un rocher qui, poussant un cri, lui aurait demandé de faire attention... d'où l'expression de Pythagore: "Tout est sensible", dans l'acception suivante du mot: tout vit, tout a une âme, tout est doué de sensation et sentiment. Une autre fois, Pythagore aurait reconnu la voix d'un ami désincarné dans l'aboiement d'un chien. Il est facile de faire le lien avec la roue du samsara, et la possibilité, selon le bouddhisme, de renaître sous forme animale. Le "tout est sensible" de Pythagore nous renvoie aussi aux récits que le Bouddha Shakyamuni fit de ses vies antérieures comme arbre ou cerf et, plus profondément encore, à la première noble vérité: "Sarvam Dukkha": si tout vit, "tout est souffrance"...

 

Héraclite

 

Un autre philosophe pré-socratique, Héraclite, lui aussi contemporain du Bouddha, présente des "similitudes" frappantes avec l'Eveillé. Dans les Fragments, il parle justement du sage comme d'un éveillé, vivant au milieu du sommeil des hommes. La fameuse phrase "Tout passe, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve."est de lui. Une belle image pour résumer l'impermanence. A l'instar de Pythagore, il aurait voyagé jusqu'à l'Inde.

Emilios Bouratinos, un éminent philosophe grec contemporain a eu un parcours  trés lié au bouddhisme. Il a en particulier étudié le Vipassana avec le maître thaïlandais Dhiravamsa, et l'a en partie introduit dans le pays. Mais il a également connu Krishnamurti et reçu l'initiation Kalachakra du Dalaï Lama. Il me confiait lors d'une rencontre l'anecdote suivante, qu'on peut lire dans le livre de Walpola Rahula intitulé en anglais: What the Bouddha taught" - Ce que le Bouddha a enseigné- : le Bouddha venait de donner un enseignement sur l'impermanence à un groupe de bikkus; ceux-cis, frappés par la profondeur de ses paroles, se prosternèrent devant lui.; le Bouddha dit alors: "Cet enseignement n'est pas mien. Il vient de l'Occident, d'un sage qui s'appelle Heracl." On aura reconnu Héraclite...

 

Socrate

 

 

Nous arrivons à Socrate et Platon, cinquième siècle avant Jésus Christ. Tout l'enseignement de Socrate est basé sur l'opposition entre illusion et réalité, sagesse et folie, passion et raison. Dans le mythe de la caverne, une allégorie de la voie du philosophe, il imagine un peuple enchainé dans une caverne, tournant le dos à la sortie dont il ignore même jusqu'à l'existence, et ne faisant face qu'au mur. Derrière ce peuple plongé dans l'ignorance, des gens projettent sur le mur des ombres de marionnettes, que les autres prennent pour la réalité et la vie mêmes. Socrate imagine encore que l'un de ces esclaves se libère des ses chaînes. Il trouve l'issue de la caverne, voit le soleil pour la première fois, en reste ébloui d'abord, puis réussit peu à peu à percevoir le monde véritable, la lumière, les couleurs, bref, notre réalité. Que fera un tel homme, après s'être libéré, être sorti des ténèbres, après avoir connu la réalité, et l'illumination, dans le plein sens de ces termes?

Ne reviendra-t-il pas dans la caverne pour réveiller et libérer ses frères? Et les autres ne risqueront-ils pas de se moquer de lui, voire de se mettre en colère et de le mettre à mort face à des révélations d'une telle portée, qui bouleversent autant leur vision du monde et les valeurs qui en découlent, face surtout à la prise de conscience de leur état pitoyable?

Peut-on imaginer plus parfaite représentation de l'illusion, de maïa, de l'Eveil du pratiquant et du retour du Boddhisattva renonçant au nirvana, aux prix parfois de sa vie, pour libérer tous les êtres? Cette vie, Bouddha l'a risquée, Socrate l'a perdue, jugé et condamné par la République d'Athênes, coupable aux yeux de ses citoyens d'introduire de nouveaux dieux parce qu'il parlait de son Daïmon, de la voix de son maître intérieur auquel il obéissait toujours - on retrouve le Keyala indien, la voix de l'Atman en nous - coupable encore de pervertir la jeunesse par ses enseignements...

Comment le philosophe se libérait-il? Socrate enseignait le non-désir, porte de la sérénité et de la sortie du cycle des incarnations: "L'homme qui désire est un tonneau percé", condamné à ne jamais connaître la plènitude. Il enseignait le doute comme premier pas vers la sagesse: "Je sais une chose, c'est que je ne sais rien", mais aussi la recherche: "Homme, connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux.", "L'ignorance est le premier des maux." Dans ses dialogues, véritables joutes oratoires pareilles à celle du Bouddha face à ses adversaires, au terme desquelles il emportait invariablement leurs disciples, Socrate défaisait peu à peu toutes les certitudes, les constructions mentales de ses interlocuteurs qui pensaient posséder un savoir quelconque. Aprés un "accouchement" de leur ignorance, ceux-cis arrivaient finalement à la vérité que tout dans le monde, des objets des sens aux objets du mental, est illusion. Ils arrivaient aussi à la prise de conscience que tout leur savoir leur venait de vies antèrieures: "Savoir, c'est se ressouvenir", disait le sage d'Athêne. Mais Socrate n'avait pas pour but le triomphe intellectuel. La compassion, l'amour mystique, agapé en grec, soufflait en lui,  et son seul but était de libérer ses semblables de l'ignorance.

Le "père de la philosophie" fut donc condamné à mort, par l'absorption de la cigüe. Sur son lit de mort, il expliqua à ses disciples comment son âme allait peu à peu quitter son corps pour rejoindre le monde de la réalité. Socrate meurt en pleine conscience, il effectue, cela saute aux yeux à la lecture du dialogue en question, Po-ha en tibétain, le transfert de conscience. Il avait accepté sa condamnation car, selon ses termes, mieux vaut subir l'injustice que  la commetttre." Comme Bouddha, il savait que "Par soi-même en vérité, on est souillé, par soi-même on est purifié."

 

De l'Empire sur le monde à la conquête de soi.

 

Les conquêtes d'Alexandre le Grand, au quatrième siècle avant Jésus Christ, ont multiplié les contacts avec l'Orient. Des philosophes suivaient les armées, et racontent parfois leurs discussions avec des sannyasins et et des sages rencontrés en chemin. Les sceptiques et les cyniques, pour lesquels tout est illusion mais, contrairement à Socrate, on ne peut rien savoir, et rien n'a de valeur, auraient été ainsi assez influencés par certains ascètes, ne retenant sans doute que l'aspect extérieur de leur comportement. Cependant, on trouve chez certains saddhus des dérives qui peuvent tout à fait expliquer cela: négligence totale du corps, marginalité, agressivité: la frontière est souvent mince entre détachement et démission. Cynisme et scepticisme guettent toute personne qui prend conscience de la totale illusion où nous sommes, et à laquelle chacun veut continuer à croire.

Un autre empereur, le trés célèbre Ashoka, défenseur du bouddhisme qui fit ériger des stupas en de nombreux lieux et graver des préceptes bouddhistes sur les montagnes se révèle avoir partie liée avec la Grêce également. Un lama grec me dit en effet que sa mère était d'origine hellène, et s'était unie à un Oriental pour amener la paix dans cette région du monde.

Enfin, il existe un dialogue assez réputé entre le roi Ménandre et un moine bouddhiste, au sujet de grandes questions métaphysiques.

 

Epicuriens et stoïciens

 

 

Le détachement et le contrôle du désir sont communs à deux autres célèbres philosophies de la Grêce antique: les épicuriens et les stoïciens. La maîtrise de soi est pour eux la clef du bonheur et de la paix. Nous sommes aux quatrième et troisième siècles avant Jésus Christ. Si les épicuriens sont les célèbres pères de la formule: "Cueillir l'instant présent", les stoïciens insistent sur le fait qu'il faut le vivre, en pleine conscience, sans jamais penser au plaisir ou à la souffrance qu'il peut nous apporter. Ces derniers disent que l'homme qui s'est établi dans l'instant est "heureux comme un dieu", dans la paix, la conscience et l'absence de désir. L'ataraxie, cet état sans désir, était le but commun à toutes les philosophies de la Grêce antique. On a souvent fait une caricature du philosophe stoïcien, à la limite du masochisme et de l'héroïsme inutile. Mais il n'en est pas ainsi. En réalité, le stoïcien recherche la libération et le bonheur, l'extinction du désir. Ces philosophes enseignaient l'acceptation de tout événement, le "non-refus", tout faisant partie d'un dessein cosmique. Il fallait se vaincre soi-même plutôt que l'ordre des choses. Une partie de leur enseignement comprenait aussi l'éternel retour, avec la création et la destruction périodique du monde. Alexandre David-Neel, dans un écrit de jeunesse, La lampe de sagesse, les prend ouvertement pour exemple, pour la beauté, la sagesse et le courage de leur âme. Elle n'aura pas de mal, aprés de si bons maîtres, à passer ensuite au bouddhisme qu'elle vécu de façon aventureuse, héroïque et souvent... stoïque dans les épreuves.

 

Autant d'exemple que nous pourrions multiplier. La philosophie grecque ne s'est pas arrétée avec l'antiquité et, si tous connaissent l'oeuvre La dernière tentation du Christ, de Nikos Kazantzakis, au moins par le titre et par son adaptation cinématographique, plus rares sont ceux qui savent que le plus grand écrivain grec du vingtième siècle a aussi écrit une pièce sur Bouddha qui fut d'ailleurs vite interdite par l'église orthodoxe. La philosophie grecque portait bien son nom: amour de la sagesse. Elle est indiscutablement trés proche du bouddhisme connu actuellement sous le titre de hinayana, ou "petit véhicule", ce qui n'est pas étonnant, puis que c'est surtout le "véhicule des anciens", le théravada.

Puissent la Grêce du vingt et unième siècle et sa hiérarchie religieuse se rappeler la véritable teneur de cette philosophie dont ils sont si fiers, dont leur religion même est toute empreinte. Puissent-ils ainsi accepter leurs origines en même temps que les bouddhistes et leur sagesse, qui trouvent actuellement moins d'accueil, de tolérance et de dialogue sur leur sol qu'il y a vingt-cinq siècles.

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Published by François-Marie Périer
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